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Cardinal de FleuryChroniques varoises

Jeannine de Ridder
Émilie Michaud-Jeannin

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Les fées
Le cardinal de Fleury
Saint Honorat
La Sainte Baume : Mademoiselle Clairon, le marquis de Valbelle...
Bibliographie

 

LES FÉES

Ce mythe a fait l'objet d'une étude approfondie dans la vallée de la Vésubie et en particulier à Saint-Martin-du-Var (cf. Vincent Cerutti : La Grotte aux Fées, Voyage au cœur de l'imaginaire alpin) mais aucune étude n'a été réalisée sur ce thème dans le Var. Elles y sont cependant, bien présentes !

Trou des Fées au Mont Caume.
Pont des Fées à Grimaud.
Grotte des Fées de Chateauvieux.
Château des Fées à Cabasse.
Fontaine des Fées à la Roquebrussane.
La Pierre des Fées de Draguignan.
D'est en ouest, du nord au sud, elles sont partout et partout ont laissé une trace.
Elles ont le pouvoir de passer n'importe où, mais la grotte est leur séjour de prédilection.
Elles sont divinités tectoniennes et leur nom est décalque de Fata, le destin.
Elles ont pouvoir sur la nature qu'elles tiennent des divinités païennes.
Elles sont fréquemment associées à la grotte et à l'eau.
Elles sont bénéfiques.
Château des Fées - CabasseChâteau des Fées à Cabasse
Blanc
Trou aux féesFalaise du Trou aux Fées
Blanc
ChateauvieuxGrotte des Fées à Chateauvieux

Au Mont Caume, elles ont percé un anneau dans la roche pour mieux voir la mer. À Cabasse, en face du château des fées (oustaoun dei fado), se dresse le château des Sarrasins (castou sarrin). Les villageois se réfugiaient dans cette grotte connue depuis le fond des âges pour échapper aux Maures qui après chaque incursion en Provence se retiraient à la Garde-Freinet. Plus tard, c'est pour échapper aux guerres religieuses que les villageois s 'y précipitaient. Puis au long des siècles, ils prirent l'habitude d'y engranger les récoltes. De toutes façons ils ont toujours trouvé là une protection. C'est sans doute pour contrecarrer leur influence qu'en mémoire de la bataille gagnée sur les Sarrasins en 760 que Notre Dame du Glaive a été érigée sur la falaise qui domine la plaine de l'Issole.
À Chateauvieux, elles autorise l'accès, difficile, d'une grotte qui fut sépulcrale.

Grimaud Pont des féesPont des Fées à Grimaud
Draguignan Pierre des féesPierre des fées à Draguignan

 

À Grimaud, le pont des Fées enjambe la rivière de la Garde. Le site est classé depuis le 23 avril 1924. Mais seule les fées ont pu imaginer une telle construction !
À La Roquebrussane, la fontaine qui porte leur nom est intermittente, jaillissant au pied du vallon de Fortune, là où ont été trouvées de nombreuses monnaies romaines. Elles apportent ici eau et richesse, ce qui peut bien être synonyme.
À Draguignan , la Pierre des Fées fut transformée en maison. Une gravure du XVIIIe siècle en fait foi. À Hyères, au quartier de Costebelle, elles se cachent dans les eaux qui sourdent de toutes parts. Entre Chateauvert et Correns, dans le vallon de Sourn, un aven dit grotte des fées a servi de guinguette pendant la guerre. Voilà bien les fées ! Elles dansent en plein danger !

LE CARDINAL DE FLEURY

Le cardinal de Fleury né à Lodève en 1653 est un méridional du sud-ouest. Il descend d'une famille de financiers qui a su tisser des réseaux, s'implanter et enfin figurer parmi les bonnes familles du Languedoc. À cette époque Montpellier connaît un rôle grandissant. Le jeune Fleury s'y installe auprès d'une cousine de sa mère, madame de Granges. C'est par elle qu'il devient familier de Pierre de Bonzi, diplomate, proche de Mazarin. C'est par ce biais qu'il vient à Paris où il loge à l'hôtel de Ventadour. En 1671, Pierre de Bonzi est nommé Grand Aumônier de la Reine Marie-Thérèse. Par ce truchement Fleury devient lui-même aumônier trimestriel de la reine. À cette époque il bénéficie de l'hospitalité d'un autre Provençal, le marquis de Castries, beau-frère de P . de Bonzi. Le marquis est amateur d'art, il a l'esprit ouvert et soutien Riquet dans son projet de réalisation du Canal d'Entre-deux-Mers. En 1678, Fleury devient aumonier trimestriel du Roi. Il existe à la chapelle du roi une tradition d'aumôniers provençaux. C'est à cette fonction qu'est due vraisemblablement le fait que Louis XIV demande par testament que lui soit confiée l'éducation du futur Louis XV.
Cependant Fleury manque se perdre dans l'affaire dite des poisons. En effet son père dépend de Reich de Pennautier, receveur du Clergé, gravement compromis dans cette affaire. Siège dans l'Assemblée, outre Pennautier et Fleury, Louis Alphonse de Valbelle, évêque de Saint-Omer, parent de Joseph Omer, celui qui se fit réaliser un mausolée à Montrieux. Les successeurs à Saint-Omer d'Alphonse de Valbonne, François et Joseph, sont son oncle et son cousin. Ils tiennent d'ailleurs l'un et l'autre l'Oratoire du Roi.
En 1685, Fleury est de retour à Montpellier où il prêche semble-t-il avec un certain talent. En 1688, le cardinal de Bouillon a dû quitter la cour. Il est astreint à la résidence de Montpellier. C'est par lui que Fleury rencontre Nicolas de Lamoignon de Basville, intendant de la Province qui a pour sœurs Mmes de Harlay et de Broglie. Et Fleury abandonne le cercle du Cardinal de Bouillon pour celui de Basville, au reste plus proche de ses opinions sur la tenue à avoir au regard des protestants.

Cardinal de FleuryPeinture de Hyacinthe
Rigaud (1659-1743)

Le 1enovembre 1698, Fleury est nommé évêque de Fréjus. Il abandonne sa charge d'aumonier du roi au profit de François de Valbelle. En Provence, il noue des liens avec les Grignan comme avec les autorités civiles et militaires. De Fréjus, il écrit à Basville : « Je ne vois pas comment vous auriez le courage de vous dispenser de faire le voyage de Fréjus qui est un pays si beau et si rempli d'antiquités. » Il mène à Fréjus l'existence d'un pieux prélat, cherchant à secourir ses ouailles et en particulier à leur épargner les violences du Duc de Savoie. Il côtoie assidûment les Forbin, les Vintimille, les Simiane, les Valbelle, tous noms qui sont encore particulièrement familiers aujourd'hui. C'est par eux qu'il se lie avec la famille du marquis du Muy, issue de la Capitainerie des Galères de la Marine du Levant à Marseille et des chevaliers de l'ordre de Malte. Il s'agit d'une noblesse récente qui s'est enrichie dans les galères. Il a acheté une petite charge au Parlement d'Aix, s'y est fait bâtir un hôtel, puis acquis des terres. Le Muy a été érigé en marquisat en 1694 pour madame du Muy née Mison qui a épousé Jean-Baptiste Félix.
L'un des frères de son père qui ne devient marquis du Muy qu'en 1697, s'embarque sur la Victoire, vaisseau de trente canons qu'il détourne. Aventurier, il fait de la baie de Diego Suarez, son repaire et veut y créer une ville, Libertalia, sous la devise : « Pour Dieu et le Liberté ». Cet épisode étonnant dans lequel disparaît un navire du roi, ne semble pas affecter la carrière des Félix du Muy qui arrivent à Versailles avec leurs deux fils, Joseph-Gabriel et Louis-Nicolas entre 1717 et 1722.
Fleury est alors précepteur du jeune roi qui lui gardera toujours une très fidèle affection. Il connaît les Provençaux et les Languedociens qui entourent le Régent. C'est alors que Madame du Muy devient sous-gouvernante des enfants de France et que Fleury nomme son mari sous-gouverneur du Dauphin. Le Dauphin est remis aux hommes le 15 janvier 1736.
Joseph-Gabriel Félix du Muy est nommé premier maître d'hôtel de la Dauphine, le 20 décembre 1744, le second nommé ménin* du Dauphin en 1745 deviendra son ami intime.
Fleury, attaché au gouvernement de Louis XV, devient premier ministre de fait à partir de 1723 et demeura au pouvoir jusqu'à sa mort en 1743. Entre temps, il s'était fait nommer cardinal en 1726 et avait gouverné la France pendant 20 ans.

* Définition du dictionnaire Littré : Chacun des six gentilhommes qui étaient attachés particulièrement à la personne du Dauphin ; ce nom venu d'Espagne fut employé pour la première fois à l'occasion du Dauphin de Louis XIV, en 1680, quand on lui composa sa maison. Il s'est employé aussi au féminin.

 

SAINT HONORAT

Saint-Honorat Picabia

Saint-Honorat - Huile de Francis Picabia (1906)

Nous connaissons la vie d'Honorat dont une seule date est certaine : celle de sa mort à Arles en 430 par le récit qu'en a fait Hilaire, son successeur sur le trône épiscopal d'Arles. On suppose qu'il est né à Trèves vers 370, citadelle militaire de l'empire romain. Honorat appartenait à l'élite gallo-romaine pour laquelle une carrière au sein de l'empire semblait le plus haut destin. L'enfant était intelligent, brillant, et reçut l'éducation réservée à son rang social. Toutefois sa vocation religieuse se manifeste très tôt et le désir du baptême semble lié à l'attirance qu'il éprouve pour la vie monastique. Et c'est ce renoncement au monde qui va entraîner l'hostilité de sa famille, en particulier celle d'un père qui voyait s'effondrer tous les espoirs fondés sur son fils. Dès la mort de son père, entraînant dans sa folie son frère Vénance, il pratiqua une ascèse sévère, accueillant voyageurs et pauvres, tentant de mettre en pratique les principes de l'Évangile. Leur renommée à tous deux devint telle que renonçant à tous leurs biens, ils fuirent Trêves, décidés à rejoindre la vie érémitique, la seule qui leur semble enviable, et dans la ligne du monachisme oriental.
Accompagnés de leur ami Caprais, ils s'embarquent à Marseille mais ne purent aller au-delà de la Grèce où Venance mourut. Honorat, malade lui-même, entrepris donc de rentrer en Occident sans abandonner cependant ni l'ascèse ni l'érémitisme.
La revue Orthodoxes à Marseille ( n°66-67) a entrepris de retracer le chemin que lui et Caprais empruntèrent au delà des Alpes :

Icône Saint-Honorat

« C'est par la route et à pied que Caprais et Honorat, cheminant sur la voie Aurélienne, (longeant) le vallon de Laghe,t se désaltérant peut-être à la source au pied de laquelle s'élèvera au XVIIe siècle le sanctuaire de Notre-Dame de Laghet. Ils passèrent la nuit à Cimiez, alors grande cité romaine. Puis reprenant la belle route tracée sous les oliviers, les pions et les chênes-lièges, ils franchirent le Var au gué de Saint Christophe et continuèrent vers Saint Jeannet et Vence. Délaissant Antibes, grand port romain à l'époque, ils cheminent le long de la mer puis remontent jusqu'à Vallauris pour atteindre enfin le castrum qui de la colline du Pézou, domine l'actuelle rade de Cannes. Honorat et Caprais sont saisis par l'admirable paysage. Baignant dans les eaux bleues de la Méditerranée, deux îles s'étendent à quelques brasses du rivage : Lero et Lerina. Suivant sans peine la voie Aurélienne, ils s'enfoncent dans les massifs boisés de l'Estérel, puis empruntant la voie étroite qui s'élève vers un col, entre le pic d'Aurèle et le pic du Cap Roux, ils s'y arrêtent pour y passer la nuit. Ils aperçoivent des châtaigniers sous l'ombre fraîche desquels coule une source limpide. On peut aisément imaginer qu'ils trempèrent dans l'eau vive leurs mains et leurs visages brûlés par le soleil et qu'ensuite ils mangèrent des châtaignes et les fruits rouges des arbousiers selon la saison durant laquelle eut lieu leur voyage. Caprais connaissait sans doute les lieux . Cherchant un refuge pour la nuit, les deux pèlerins escaladèrent le pic du Cap Roux. Presqu'au sommet une excavation du rocher forme une grotte profonde où ils s'installèrent. Ils se mirent à prier. Lorsqu'ils achevèrent leur prière, la nuit était tombée, vivante de milliers d'astres. Elles leur faisait penser au désert. Ils s'endormirent dans la paix. Le lendemain ils reprirent leur route, abandonnant avec regret ce lieu privilégié de parfaite solitude. Après une étape à Agay, ils atteignirent Fréjus... Ils avaient une lettre de recommandation pour Léonce, , le nouvel évêque qui dirigeait la petite communauté chrétienne. Hilaire d'Arles ne nous dit pas combien de temps Caprais et Honorat demeurèrent à Fréjus. Peut-être fut-ce plusieurs années car Léonce avait besoin de missionnaires pour évangéliser la région. Par contre nous savons qu'Honorat devint célèbre et que les foules accouraient de loin pour entendre sa parole. Mais cette célébrité lui devint pesante et pour finir intolérable. L'appel de la solitude retentissait de façon de plus en plus impérieuse... La grotte du Cap Roux perdue dans le désert odorant du massif de l'Estérel, avec sa source au pied de la montagne l'appelait. C'est là qu'avec Caprais il tentera de mettre en pratique les enseignements des pères du désert. Honorat descendait parfois de la montagne pour exercer son apostolat auprès des pêcheurs du petit port d'Agay. Mais bientôt la grotte reçut la visite des quémandeurs. Il fallut donc partir à nouveau ! Mais où ? À Lérins, bien sur, sur la petite île qui ressemblait à un désert. Honorat demanda à un pécheur d'Agay de les conduire. (On ) raconte que lorsqu'Honorat posa le pied sur Lerina, celle-ci trembla ! Les serpents grouillaient partout. Honorat étendit les mains et invoqua le Christ. Aussitôt tous les serpents expirèrent en provoquant une odeur pestilentielle. Honorat se remit alors à prier. Le vent se leva et un raz de marée balaya l'île. Honorat et Caprais s'étaient réfugiés en haut d'un palmier. Quand la mer se retira, l'île était purifiée, le soleil brillait et dans les buissons chantaient les premiers oiseaux venus du continent. Mais passons de la légende à la réalité. Honorat et Caprais arrachèrent petit à petit les ronces, les salsepareilles et bientôt abondèrent les lentisques, cistes, genévriers et genêts. Honorat et Caprais bâtirent deux abris sommaires avec des pierres plates et des branchages et ils reprirent la vie érémitique commencée au pic du Cap Roux. Ainsi dans l'absolue solitude de Lérins à peine troublée par le passage de temps en temps d'un pécheur qui apportait l'eau et quelques galettes de pain, offrande du petit peuple fidèle d'Agay, Honorat se préparait à la plus haute perfection, en compagnie de Caprais. Mais comme il fallait s'y attendre l'installation d'Honorat et de Caprais provoqua un grand mouvement de curiosité sur tout le littoral. Et au grand désappointement des deux solitaires se produisit le contraire de ce qu'ils avaient espéré : de plus en plus nombreuse la foule réapparut devant leur ermitage. Certains parmi cette foule, touchés par l'exemple des deux moines, se construisirent un abri sur le rocher, quémandant humblement chaque jour un conseil pour se livrer aux mortifications corporelles et à la purification de l'esprit, prélude au grand voyage vers les immensités intérieures où les happaient l'irrésistible appel de Dieu. Peu à peu se constituait sur l'île, contre le désir des deux moines, ce type intermédiaire entre l'érémitisme et le monastère organisé, la laure, où chacun vivait seul dans son abri pour se retrouver le dimanche à la célébration de la synaxe eucharistique. L'évêque Léonce avait ordonné prêtre Honorat qui s'en était défendu en vain. Après avoir longuement prié, Honorat demanda conseil à l'évêque Léonce et il se décida, à l'heure même où Cassien songeait à fonder à Marseille le grand monastère de Saint-Victor, à faire à son tour acte solennel de cénobitisme. Il grouperait autour d'une règle monastique commune inspirée des Pères, les hommes épris de Dieu et prêts à tout quitter pour son seul amour. Peu d'éléments permettent de fixer la date de la fondation du monastère de Lérins. La première mention remonte à Saint Paulin de Nole, dans une lettre adressée à Eucher de Lyon entre 412 et 420. Aux environs de 427, Cassien parle à propos de Lérins d'une immense communauté de frères, ce qui laisse entendre que le monastère existait depuis plusieurs années. »
Château de Saint-HonoratLe château de Saint-Honorat à Lerins

En effet, lorsque Honorat s'établit à Lérins, le mouvement monastique est bien connu en Occident. Vers 360, Martin, militaire, né en Pannonie, a créé la structure érémitique de Ligugé. La légende veut qu'il soit venu combattre le diable dans les gorges d 'Ollioules ! On ne sait trop à quelle époque remonte cette légende. Mais il ne faut pas négliger le rôle des armées d'occupation romaine dans la christianisation de la Gaule et la circulation des idées que leur présence favorisait, non plus que la multiplicité des déplacements dans le Bas-Empire romain. Mayence est ainsi le grand foyer du christianisme naissant en Rhénanie et saint Magonce vénéré en Provence orientale vraisemblablement « celui qui vient de Mayence ». Il semble cependant que les deux îles de Lérins aient eu un développement commun dans cette aventure qui associait cénobites, ermites et leurs familles. En effet le malheur des temps découlant des invasion, a poussé les élites intellectuelles gallo-romaines à rejoindre Lérins. A. de Vogüe estime que : « plutôt que de se lamenter sur la perte de leurs biens, ils préférèrent les abandonner et avoir un trésor dans le ciel ». Eucher, le futur évêque de Lyon qui rejoint ainsi Lérins est de ceux-là.
Pour en revenir à Lérins, grâce à la présence d'Honorat, l'île est entourée d'une telle aura qui détermine tant de vocations qu'elle fut couramment appelée l'île des Saints.
Mais écrit René Nouailliat, « il n'est pas de production industrielle qui ne soit le fruit d'un plus vaste réseau d'influences et de confrontation » et c'est pourquoi on ne saurait trop insister sur le milieu social dont sont issus tous ces premiers moines, réunis dans l'imitation de saint Cassien qui lui-même était issu de cette élite gallo-romaine de notre actuelle Provence.

LA SAINTE BAUME : Mademoiselle Clairon, le comte de Valbelle et autres personnages liés à l'histoire de ce lieu

La grotte de la Sainte Baume, la plus communément connue et qui a donné son nom à toute la chaîne montagneuse, fait actuellement l'objet d'une restauration de la Fondation du Patrimoine. Ce n'est pas la première restauration qu'elle connaît ! En effet on lit dans le précieux ouvrage de Garcin que M. Chevalier, septième préfet du Var a fait enlever de la riche Chartreuse de Montrieux des plaques de marbre pour réparer le chapelle de la Sainte Baume. Plus loin, il ajoute, toujours à propos de Montrieux : si le buste de M. le comte de Valbelle qui se trouvait sur son mausolée, derrière l'autel fut transporté à la bibliothèque de Draguignan, les statues représentant les quatre saisons qui ornaient ce mausolée se trouvent l'une à la Sainte Baume, représentant la Madeleine, l'autre au Palais de Justice de Draguignan, représentant la justice, la troisième embellit la fontaine du palais épiscopal de Fréjus et la quatrième remplit les mêmes fonctions dans la ville de Toulon. En réalité, seule celle de la Sainte Baume est encore en place. Le Palais de Justice de Draguignan a déménagé sans la statue ; celle de Fréjus se trouve désormais à la villa Marie, quant à celle de Toulon …
Il n'est pas sans intérêt de souligner que la statue transportée à la Sainte Baume et qui est peut-être due comme les autres au ciseau de Houdon représente en réalité la Clairon, célèbre tragédienne dont le comte de Valbelle fut le grand amour.

La ClaironMademoiselle Clairon en Médée
Portrait attribué à Van Loo
Margrave AnsbachKarl Alexander
Margrave de Brandeburg-Ansbach
Baron de StaëlBaron de Staël von Holstein
(huile de 1782)

La Clairon ne fut pas la comédienne sulfureuse qu'on serait tenté de croire. Elle eut ce courage, cette dignité de réclamer pour elle comme pour tous les comédiens la levée de l'excommunication dont ils étaient à l'époque frappés. N'ayant pas obtenu satisfaction, elle abandonna la scène et vécut de représentation privées. Il y a fort à parier qu'elle espéra se faire épouser par le comte de Valbelle qui cependant la quitte en 1773. Elle a cinquante ans. Elle suit alors le Margrave d'Ansbach et vit 17 ans avec lui. En 1793, elle rédige pour le compte du baron de Staël, les mémoires qu'il ne sait pas mettre en forme lui-même. Elle est proche de la misère lorsqu'elle disparaît à quatre vingt ans, en 1803. Elle avait créé une nouvelle façon d'aborder les textes, faisant fi des conventions. Elle s'était cultivée d'elle-même et, intelligente, elle avait mené des recherches sur le costume tel qu'il devait être dans les pièces qu'on lui proposait. C'est à elle qu'on doit la reconstitution historique du costume.

Le MousquetairePublié avec l'accord de
la Bibliothèque Municipale de Lyon

Pour en revenir à la statue de Marie-Madeleine conservée à la grotte de la Sainte Baume, nous citerons l'article de Georges Bell, paru dans le journal d'Alexandre Dumas, le 11 décembre 1853 et qui s'intitule :
Un original du temps passé.
Joachim Hounau dit Georges Bell, peut lui-même passer pour un original. Il est né vers 1825. Il est écrivain et homme politique. Condamné à la déportation après le 15 mai 1848, il ne s'occupe plus ensuite que de littérature. C'est sans doute pourquoi on le retrouve libraire puis rédacteur au Courrier d'Oran. Ouvert à la culture, il semble avoir été assez proche de Nerval pour que ce soit lui qui le conduise chez le docteur Blanche, le 27 août 1853. Cette année-là il collabore au journal d'Alexandre Dumas, Le Mousquetaire.
L'activité de patron de Dumas a fait l'objet d'un colloque international ; il s'est tenu à Lyon les 22 et 23 janvier 2009 dans le cadre de l'école Normale Supérieure des Lettres et Sciences Humaines qui vient d'y être transférée. Ce fut l'occasion de mettre en évidence tant l'implication de Dumas dans ces journaux que la variété des formats et des publics visés. Le journal politique (La France Nouvelle, 1848), la feuille littéraire et culturelle (Le Mousquetaire, 1853-1857), le journal d'information (L'Indépendant, 1860-1864), les livraisons de roman (Le Mousquetaire hebdomadaire) témoignent de la multiplicité de ses talents comme des voies sans nombre qui s'offraient alors à la presse.

Un original du temps passé

ValbelleJoseph Omer de Valbelle
Musée de Draguignan (sculpture de Houdon)

Parmi les figures curieuses que nous a légué le XVIIIe siècle, j'ai toujours affectionné le marquis de Valbelle, un riche gentilhomme provençal, qui passa sa vie au milieu des poètes, des philosophes et des comédiennes. Pendant vingt ans, nul ne fut plus assidu que lui aux représentations de la Comédie Française et aux séances du Café Procope. Ses deux amis, le chevalier de Barneville et le marquis de Giambone, avaient sur lui une double influence : le chevalier, grand joueur d'échecs, ami de Jean-Jacques Rousseau et de Philidor entraînait Valbelle au café pour le faire assister à ces combats que les champions du gambit et du mat se livraient chaque jour. Le marquis admirateur passionné de Voltaire, le forçait chaque soir à venir applaudir Lekain et Mlle Clairon. À cette double intimité, le gentilhomme provençal dut d'être lié avec la plupart des célébrités de son temps en conservant néanmoins l'indépendance de ses idées. Au milieu de ce bonheur, une idée bizarre jaillit un beau matin dans le cerveau du gentilhomme provençal. C'était le 6 mai 1782. En ouvrant sa croisée et jetant un coup d'œil sur son jardin, le marquis de Valbelle aperçut un beau soleil printanier qui jouait avec les premières roses. Ces chauds rayons ramenèrent la pensée du marquis vers sa terre natale. Il revit son château de Tourves, depuis longtemps abandonné et il se sentit pris au cœur du désir d'y retourner. De ce désir naquit l'idée originale que le marquis voulut sur le champ mettre à exécution. Deux heures après il se présentait à l'atelier du jeune sculpteur Houdon qui commençait à devenir l'artiste à la mode. Le gentilhomme, la figure rayonnant de santé, lui dit avec l'aplomb que donne une grande fortune toujours au service des plus étranges fantaisies : Monsieur Houdon, plusieurs de mes amis m'ont vanté votre talent ; j'ai vu quelques-uns de vos ouvrages et j'en ai été très satisfait. C'est pourquoi je viens vous commander mon tombeau et vous dire de quelle façon j'entends qu'il soit exécuté.
Je conçois votre étonnement M. Houdon, il ne vous arrive pas tous les jours de recevoir d'un vivant l'invitation de lui faire son tombeau sous ses yeux. Comme pendant ma vie j'ai toujours été commodément logé, je tiens aussi a être convenablement logé après ma mort. D'ailleurs me passerai-je, peut-être, comme Charles Quint, la fantaisie d'essayer mon sépulcre.

- Je veux dire, dit le marquis de Velbelle, quatre statues sur mon tombeau.
- J'entends, dit le sculpteur, quatre statues allégoriques.
- Mes statues ne représenteront ni des êtres religieux, ni des êtres métaphysiques, mais de charmantes créatures fort peu religieuses, fort peu métaphysiques de leur nature.
- Je commence à vous comprendre, monsieur le marquis, vous voulez de la mythologie,, des nymphes, des Grâces, une Vénus, une Diane…monsieur le marquis est chasseur peut-être ?
- Si vous me laissiez achever, dit le gentilhomme, avec une brusquerie toute provençale, vous ne vous seriez pas perdu dans tant de divagations. Mes statues existent. Je les vois tous les jours. Elles viendront dans votre atelier. Elles poseront devant vous. Me comprenez-vous maintenant ?
- Vous désirez que votre femme, vos enfants figurent sur votre tombeau dans l'attitude éplorée de la douleur ? C'est ainsi qu'on faisait autrefois du temps de Germain Pilon et de Jean Goujon.
- Mais s'écria monsieur de Valbelle, vous avez donc juré de ne pas deviner et d'essayer de le faire jusqu'à me mettre en colère. Je ne veux pas d'un cortège de parents sur ma tombe. D'ailleurs je suis célibataire et n'ai point d'enfants. Qu'il suffise donc de savoir que quatre jeunes et belles femmes viendront à tour de rôle, non pas ensemble, comprenez-moi bien, pour poser devant vous et que vous les reproduirez avec votre habile ciseau dans votre plus beau marbre, depuis la tête jusqu'aux pieds
- Quel costume leur donnerai-je ?
- Vous les draperez le plus gracieusement possible à la façon antique. Je m'en rapporte à votre goût. Vous ne ferez pas connaître à ces aimables femmes la destination lugubre de leurs statues. Il faut qu'elles croient que je leur réserve une place dans la galerie de mon château de Tourves ou sous les arbres de mon parc. Car chacune d'elles a un caractère impérieux et il se pourrait bien, qu'elles refusassent de me tenir compagnie debout sur une tombe.
- Ces quatre femmes ont-elles la physionomie gaie ?
- Je vous comprends : vous désirez quelques détails sur chacune d'elles. Je vais vous satisfaire. L'une, la plus grande, celle que je vous enverrai la première a une expression de reine sur la figure et cependant quand elle le veut, sa majesté ne manque ni de grâce ni de tendresse. Quant aux autres, leur visage n'a rien de solennel et leur physionomie est plutôt piquante que belle.
- Quand dois-je commencer à me mettre à l'œuvre ?
- Tout de suite. Ce que je vous demande ne souffre plus de retard. Demain vous recevrez la visite de celle qui occupera la première place sur mon tombeau. Celle-là vous la représenterez couchée, la tête nue inondée de ses cheveux et appuyée sur un bras. La seconde que je vous laisse le soin de draper à votre fantaisie, se penchera sur ma tombe comme si elle ne pouvait détacher les yeux de la pierre qui sera scellée sur mon cadavre. La troisième regardera le ciel et fera aux nuages un geste d'appel. La quatrième gardera une attitude pensive et recueillie, comme une pleureuse antique qui ménage ses larmes. Nous les placerons aux quatre faces du monument sur lequel vous sculpterez des guirlandes de fleurs brisées, des flambeaux renversés, des génies en pleurs, tout le cortège ordinaire des monuments funèbres. Vous m'en ferez un croquis que vous me remettrez dans quelques jours.
Le lendemain à l'heure indiquée par le marquis de Valbelle, un équipage s'arrêta devant la modeste maison du sculpteur. Houdon reconnut la Sémiramis de Voltaire, Mlle Clairon, qui avait, pour parler le style de l'époque, depuis longtemps enchaîné le marquis de Valbelle à son char. La célèbre tragédienne remis au sculpteur un billet de son amant et s'asseyant sur un sofa :
- Puisque le marquis le veut ainsi vous me représenterez couchée et sans diadème. Nous avons failli encore nous brouiller ce matin à de sujet. Il n'en veut pas démordre.
Clairon dans le rôle de MédéeLa Clairon dans le rôle de Médée
Huile de 1760 par Charles-André van Loo
Les jours suivants, elle fut moins récalcitrante et quand elle se vit moulée en plâtre après le premier modelé, elle fut sur le point de se jeter au cou de l'artiste et de reconnaître la justice des exigences du marquis de Valbelle. Elle adorait cette pose nonchalante et gracieuse qui donnait une autre physionomie à ses traits et en tempérait agréablement la majesté.
Les autres modèles promis au sculpteur par le gentilhomme ne se montrèrent pas aussi difficiles que Mlle Clairon. Il est bon d'ajouter que de ces trois femmes aucune ne valait Mlle Clairon. L'une était une danseuse de l'Opéra, que la cabale essayait de poser en rivale de Mlle Guimard. L'autre débutait dans les rôles de soubrettes à la Comédie Française. La troisième n'appartenait point au théâtre. Elle occupait avec une vieille femme de chambre et un laquais vieux et laid, une de ces petites maisons dont on peut lire la description dans tous eles romans du temps et surtout dans les contes immoraux de Marmontel.
Jamais Houdon ne s'était trouvé à pareille fête. Il se mit à l'œuvre avec une ardeur sans égale et encouragé par les éloges et les largesses du marquis, avant l'année révolue il eut achevé les quatre pièces principales de ce bizarre tombeau. L'artiste avait mené de front les quatre statues et dans cette lutte qu'il soutenait avec lui-même, son ciseau avait eu de ces inspirations d'audace heureuse que le génie ne trouve qu'une fois. De nombreux amis étaient venus visiter l'atelier du statuaire pendant cette année laborieuse et toutes avaient été unanimes pour proclamer ces quatre statues le chef-d'œuvre du jeune homme. Le plus chaud de ses admirateurs était le marquis de Valbelle. Il parlait sans cesse de lui au marquis de Giambone et au chevalier de Barneville, au point que celui-ci lui dit un jour :
- Je te soupçonne, mon cher marquis d'avoir quelque intérêt caché à nous parler toujours ainsi du statuaire Houdon. Tu lui auras commandé ton buste, j'en suis sûr. C'est une surprise que tu nous prépares.
- Tu n'y es pas mon cher Barneville. La surprise que je vous ménage, venez avec moi mes amis et vous m'aiderez à la faire réussir..
Le soir même, à l'issue de la Comédie Française, les trois amis se rendirent à l'atelier de l'artiste.
Giambone et Barneville ne s'attendaient pas à cette révélation soudaine et le cœur de l'artiste dut être doucement remué des éloges qu'ils lui prodiguèrent. Ils admirèrent surtout la grâce touchante de Mlle Clairon reposant voluptueusement sur sa couche de pierre, et malgré la tristesse empreinte sur sa figure, témoignant par la grâce et la nonchalance de sa pose d'une vie exempte d'amertumes et de soucis.
Deux jours après cette visite, l'atelier de Houdon était désert. Le maître lui-même avait pris la route de Provence. Les quatre statues convenablement emballées l'accompagnaient. Il allait choisir une place à ce tombeau sous la voûte de la belle église de Montrieux. Houdon allait vite en besogne. Quelques mois après, toute son ornementation était achevée et le tombeau pouvait être mis en place. Il en avertit le marquis de Valbelle. À la nouvelle que tout se passait selon ses désirs le gentilhomme provençal invita ses inséparables amis, Giambone et le chevalier de Barneville à un souper splendide chez Mlle Clairon. Au dessert :
- Ce mois de septembre, dit le marquis de Valbelle à elle Clairon qui trônait dans son fauteuil, je vous ménage une belle fête, ô ma reine, dans mon château de Provence. Je l'ai fait préparer pour vous recevoir et on m'écrit que tout marche selon mes souhaits. Ces messieurs ajouta-t-il, en désignant Giambone et Barneville me font l'honneur de nous accompagner. J'aurai soin d'inviter quelques gentilshommes de mes amis pour que la fête soit plus digne de vous. Nous aurons aussi, la tragédie, la comédie et la danse. La vie de la campagne serait insupportable sans l'accompagnement des arts. Que pensez-vous de mes projets, ô ma reine ?
- Eh, mon cher marquis, vous savez bien que je suis toujours de votre avis et que je suis habituée à me plier à toutes vos fantaisies.
Fort de ce consentement, le marquis lança ses invitations. Le château de Tourves est une de ces charmantes habitations provençales, où le génie de la Renaissance a corrigé ce qu'avait de trop âpre et de trop rude la féodalité.
Pendant les quinze premiers jours qui suivirent la réunion de cette société parisienne et folle, conviée à ses fêtes par le marquis de Valbelle, on ne s'occupa que de plaisirs.
Houdon n'avait pas encore paru à ces fêtes où son œuvre devait cependant jouer un des principaux rôles. Tout entier au travail jusqu'à l'achèvement du tombeau commencé, il n'avait voulu accepter aucune distraction. C'était en vain que le marquis de Valbelle le sollicitait.
- Monsieur le marquis, lui répondait-il, mon oeuvre terminée vous verrez si je ne suis pas un homme de plaisir.
Enfin l'artiste paru à un de ces soupers où les réparties fines et spirituelles se mêlaient au pétillement des verres et des chansons. Un instant il fut le héro de la fêtes, lorsque le maître de maison dit avec son accent provençal :
- Mes amis, demain nous irons visiter la Chartreuse de Montrieux et dans la soirée vous verrez la surprise que je vous ai préparée.
MontrieuxChartreuse de Montrieux
Huile sur toile XIXe (Fr. Alphonse Duquat)

Le lendemain après la première chaleur du jour, tous les invités du marquis de Valbelle, quittèrent le château de Tourves et se répandirent en folle bande dans les bois qui entourent le couvent de Montrieux. Chacun fut étonné de la rapidité avec laquelle avait coulé le temps quand le soleil parut sur les hautes collines comme un grand disque d'or à la limite extrême horizon. Des lueurs crépusculaires coururent aussitôt sous la voûte épaisse des grands arbres et la nuit noire ne tarda pas à tomber.
Alors au milieu de ce grand silence qui s'établit dans la nature avec les ténèbres, s'éleva tout d'un coup la voix lente et monotone de la cloche de la Chartreuse sonnant l'Angélus du soir. Quand le marquis de Valbelle proposa d'entrer dans l'église de la Chartreuse, tout le monde, involontairement entraîné l'accompagna.
L'église était tendue de noir et splendidement illuminée. Des girandoles de feu brillaient sur les funèbres tapisseries, où l'on voyait brodées en argent, au milieu des larmes funéraires, les armes du marquisat de Valbelle ; une bière placée au milieu de l'église se laissait voir à travers une rangée de lourds candélabres surmontés de cierges allumés. Du fond du sanctuaire arrivaient des chants lugubres : des moines assis dans leurs stalles célébraient l'office des morts.
Le marquis de Valbelle perdu au milieu de ses convives écouta d'abord avec recueillement les chants religieux, puis s'étant éclipsé un instant, il reparut vêtu d'un linceul et se plaça dans la bière. À cette époque Voltaire avait mis à la mode toute espèce de plaisanterie, on était habitué à rire de tout, du sacré et du profane. Les amis de Monsier de Valbelle ne furent donc pas étonnés de cette parodie de Charles-Quint et attendirent sans impatience le dénouement. Quans les prières de l'absoute eurent été récitées, quatre domestiques vétus de leur grande livrée soulevèrent gravement la bière et la transportèrent derrière le maître autel. Les amis et les dames de la société du marquis de Valbelle suivirent ce convoi dans des dispositions d'esprit moitié gaies, moitié sérieuses ; la plupart trouvaient la farce assez triste.
Un magnifique tombeau en marbre d'une blancheur éclatante était adossé au mur du sanctuaire et resplendissait des feux que les torches, les girandoles, les cierges lui jetaient à profusion. Sous ces flammes mobiles les guirlandes funèbres prenaient des formes capricieuses qui faisaient ressortir tout le fini de leur exécution. Sans respect pour le lieu où l'on se trouvait et oublieux déjà des tristes impressions laissées par l'office des morts, la société du marquis de Valbelle se récriait sur la beauté de ce monument et adressait de chaudes félicitations à l'artiste, quand tout à coup :

- Mais c'est bien moi qui suis là, cria une voix aigre de jeune femme irritée, la voix de la rivale de Mlle Grimard.
Cette voix remet dans la mémoire du chevalier de Barneville et du marquis de Giambone, la visite nocturne qu'ils avaient faite avec Monsieur de Valbelle à l'atelier de Houdon. Ils élevèrent les torches que portaient les domestiques et reconnurent les quatre statues qu'ils avaient admirées. Ils en adressèrent des compliments fort galamment tournés aux originaux et bientôt toute la société faisant la comparaison des marbres et des visages imita l'exemple du marquis de Giambone et du Chevalier de Barneville.
- Où et en quelle compagnie m'avez-vous mise ? S'écria Mlle Clairon, en se penchant vers la bière d'où le marquis de Valbelle, vêtu de son linceul et immobile jugeait de l'effet de son monument.
- Je vous ai mise, Madame, dit le marquis , en affectant une voix de fantôme, où vous méritez d'être et avec les femmes qui seules pouvaient consentir à figurer avec vous sur cette tombe.
- Voilà un mot bien peu galant, dit la danseuse de l'Opéra. Mais nous n'y avons pas consenti du tout, s'écriaient les deux autres ; nous ne savions à quoi devaient servir vos statues. M. Houdon nous ne vous le pardonnerons jamais.
- C'est une indignité ! disait Mlle Clairon. M. Houdon vous m'avez trompée ; vous enlèverez ma ressemblance à ce marbre sépulcral.
La marquis ajouta :
- Je donne congé au monde, à ses criminelles folies ; du fond de cette bière où je veux être enseveli, en présence du monument funèbre qui fera peser sur mon cadavre les représentations en marbre de quatre femmes qui me trompaient, me prenaient mon argent et souillaient mon nom.
- Je pars pour Anspach, dit vivement Mlle Clairon en s'éloignant à grands pas. Quoiqu'allemand, le margrave est mieux élevé.
- Je m'en vais aussi dit la danseuse en entraînant avec elle un de ses camarades de l'Opéra pour lequel elle avait des bontés.
- Je comprends maintenant pourquoi monsieur Houdon me disait toujours des choses si tristes pendant que je posais dans son atelier. Un jour il me fit pleurer et en voyantt mes larmes il me dit : c'est ainsi que je vous veux.
C'était la soubrette qui parlait ainsi et la jolie habitante de la petite maison du faubourg lui disait :
- C'est ennuyeux, pourtant de penser qu'on restera toujours sur un tombeau. Quand j'y songerai j'aurai froid et peur. Quelle surprise !
Presque toute la société avait suivi les femmes dans leur retraite et chaque minute éclaircissait les rangs. Bientôt, le marquis de Giambone et le chevalier de Barneville restèrent seul autour du monument. Pendant toute la succession rapide de toutes ces scènes , ils avaient gardé un sérieux admirable, mais quand ils se virent seuls, en vrais enfants du XVIIIe siècle, ils poussèrent un immense éclat de rire qui dut scandaliser les pierres de cette vénérable chartreuse et tendirent au marquis de Valbelle la main qui devait l'aider à sortir de son sépulcre anticipé.
Celui-ci se releva sans leur secours et quand il fut debout à coté d'eux, rejetant loin de lui le linceul dans lequel il s'étai enveloppé :
- Mes amis leur dit-il d'un ton pénétré, j'ai cru ne faire qu'une plaisanterie. Elle finira sérieusement. Voilà la maison où je mourrai.
En vain Barneville et Giambone essayèrent-t-ils de combattre cette résolution subite. Le marquis de Valbelle fut inflexible. Il fallut l'abandonner dans la chartreuse de Montrieux.
Le lendemain tout ce monde brillant avait disparu et avec lui tout le bruit du château.
Le marquis de Giambone et le chevalier de Barneville avaient pris ensemble la route de Paris. Ils voyageaient à petites journées et souvent échangeaient leurs pensées sur ce singulier événement.
- Il y restera disait Giambone. Avec son entêtement provençal il ne voudra jamais revenir sur une décisions prise.
Quand ils arrivèrent à Paris, le marquis et le chevalier furent fort étonnés de trouver à leur adresse une lettre de Provence scellée de noir. Elle était du supérieur de la chartreuse de Montrieux et leur annonçait la fin du marquis de Valbelle, mort chrétiennement le surlendemain du jour de ses funérailles.
Tel fut le dénouement religieux et moral de l'étrange fantaisie du marquis de Valbelle. Maintenant, peut-être sera-t-on curieux de savoir ce que sont devenues les quatre statues qui figuraient sur ce magnifique sarcophage, chef d'œuvre de l'un de nos plus grands artistes. Quand la Révolution eut ouvert les portes des couvents, la Chartreuse de Montrieux fut désertée comme les autres monastères et ses pierres tombèrent dans cet état de ruine et de délabrement où on les voit encore aujourd'hui. Une main intelligente manqua souvent au fond des provinces pour sauver les chefs-d'œuvre des arts et les envoyer au Musée des Monuments Français. Dans une contrée livrée aux horreurs de la guerre civile, le tombeau du marquis de Valbelle fut dévasté et ses marbres dispersés.

Vestale de HoudonVestale de Houdon (Musée du Louvre)
blanc
Marie-MadeleineStatue de Marie-Madeleine à la Sainte-Baume

Une des quatre statues est dans le commerce et un des plus habiles marchands de curiosité de Paris s'occupe activement de la faire rentrer dans nos musées. La seconde fait l'ornement d'une des plus charmantes bastides des environs de Marseille. La troisième voit couler l'eau à ses pieds d'une fontaine sur une place immonde de Toulon. Quant à la quatrième, celle de Mlle Clairon, elle aurait dit-on, fait la fin que les chrétiens de la primitive église donnèrent à quelques uns des chefs-d'œuvre de la sculpture païenne. Elle représenterait Madeleine repentante à l'ermitage vénéré de la Sainte Baume. L'histoire est trop belle pour qu'on s'attarde à souligner que Valbelle, s'il ne revit jamais la Clairon ne mourut cependant d'apoplexie que quelques années plus tard.
L'article publié dans Le Mousquetaire suscite quelques observations : les renseignements fournis quant au devenir des statues du tombeau du marquis de Valbelle sont différents de ceux fournis par Emile Garcin vingt ans plus tôt (1835). Toutefois Garcin n'évoque pas l'auteur du sarcophage. On a parfois avancé le nom de Fossaty. Mais de quel Fossaty s'agit-il ? Ce sont des marbriers de Marseille auxquels furent attribuées diverses œuvres originales telles que les autels de Saint Gildas de Rhuys, celui de la cathédrale Saint Pierre de Vannes où se trouvent également les statues de saint Pierre et saint Paul comme le tombeau de monseigneur Bertin plus précisément attribué à Christophe Fossaty. À Dominique Fossaty sont attribués les autels de la collégiale Saint Martin de Lorgues et de la cathédrale Saint Léonce de Fréjus. Mais c'est à Christophe Fossaty que sont attribuées la Thémis de Gradignan et la Source du jardin de la villa Marie à Fréjus. Les Fossaty semblent avoir été plutôt des ornemanistes. Peut-être a-t-on eu recours à eux pour la pose du tombeau dans la chartreuse de Montrieux, et l'exécution de son décor. Mais les grandes statues ne doivent pas pouvoir leur être attribuées et celles que l'on connaît à Fréjus et à Draguignan n'ont peut-être jamais connu le tombeau de Valbelle. Par contre le buste de Valbelle, actuellement au Musée de Draguignan est formellement attribuée à Houdon. Il conviendrait de faire une étude stylistique approfondie sur la statue de la Madeleine à la Sainte Baume et peut-être envisager de la rapprocher de la vestale conservée au Musée du Louvre. Jusqu'à une date relativement récente, elle appartenait à une collection privée et avait quitté la France en 1901.
Ajoutons que la Clairon n'aurait certainement pas consenti, non plus que ses camarades, à venir passer à Marseille le temps de la réalisation des sculptures … et puis Houdon était suffisamment à la mode pour qu'il fut flatteur de poser pour lui tandis que les Fossaty … Encore un mot à propos de Giambone et de Barneville, les amis de Valbelle. Le premier était le fils d'un banquier bien connu et le second un étonnant joueur d'échec. Les Giambone sont Génois. Ils sont déjà connus à Paris au moment de la Révocation de l'Edit de Nantes et servent alors d'intermédiaires pour la banque protestante. Ils ont gardé cependant un bureau à Gênes dont ils ferons usage durant la période troublée de la Révolution Française. Pour l'heure ils ont un bureau rue de la Comédie Italienne et en 1780 se font construire, 62 rue de Bondy, aujourd'hui rue René Boulanger, un hôtel dont l'architecte est Nicolas Girardin. L'hôtel sera démoli en 1871. On comprend mal pourquoi ils ont fait appel à Girardin alors que les Giambone sont les beaux-parents de François Belanger, l'architecte du Comte d'Artois. On sait encore que madame Giambone avait connu le Parc aux Cerfs et de ce fait percevait une pension sur la ferme de Rougeot. Les Giambone sont internés pendant la Terreur et l'avocat Riouffe les a rencontrés à cette époque, étant lui aussi à la Conciergerie. Il relate brièvement dans les Mémoires d'un détenu, « Giambone, le banquier, était moribond, sa femme dévorée par un cancer du sein : le premier demande comme une faveur insigne qu'on lui permit de faire entrer quelques sirops … la seconde quelques gouttes de lait. Non… telle fut la réponse. » Ce sont les parents de notre libertin dont il s'agit. Lui avait pu s'enfuir et défendre à Gênes les intérets de la banque.

Café ProcopeIntérieur du café Procope
Gravure de la fin du XVIIIe siècle

Quand à Barneville, le personnage bien mieux connu est pittoresque. Il était joueur d'échec, joueur professionnel ! Il jouait de préference à La Régence, mais il lui arrivait de jouer au Procope ou au Café Corraza qui existe encore, 12 rue Montpensier. Les parties étaient rapides, elles duraient moins d'une heure et avaient pour enjeu des tasses de café. Le café étant relativement cher, l'enjeu pouvait passer pour n'être pas négligeable. Ce ne devait pas être les seuls gains du chevalier. La Révolution n'a guère atteint Barneville ; « J'ai laissé passer 89 comme une année ordinaire. Le 14 juillet à midi moins le quart, je rencontrais sur le quai des Célestins des hommes qui allaient prendre la Bastille, moi je me rendais au café de la Régence pour faire ma partie avec monsieur Louvet de Couvray. Une autre fois je me trouvai compromis dans une charge de dragons de monsieur de Lambesc, ce qui ne m'a pas empêché de jouer sept parties de midi à cinq heures, chez Corraza … En 93, je jouais régulièrement aux échecs au café de la Terrasse des Feuillants, et presque tous les jours j'avais pour galerie, Monsieur de Robespierre, Monsieur Danton qui venaient assister à mes échecs au Tyran avant de se rendre à la Convention. J'ai même fait quelques parties avec Monsieur de Robespierre qui jouait fort mal. Emigrer ? J'aurais fait une bêtise énorme ! Quel Jacobin aurait songé à dénoncer au Comité de Salut Public un noble qui jouait cinq heures par jour aux échecs ? Je n'ai même pas changé de nom ni perdu mon titre. Monsieur de Robespierre m'appelait chevalier, comme si nous eussions vécu avant le 4 août. Une seule fois j'ai quitté la partie un instant ; il y avait force majeure ! On tirait des coups de canon sur la place du Carrousel. Monsieur Duperray qui avait été secrétaire de Mirabeau, jouait avec moi : il se leva et me pria d'attendre quelques minutes. C'était un homme fort curieux des choses du dehors. Il rentra bientôt et me dit : « On se bat entre Suisses et Marseillais, cela ne nous regarde point » Et nous continuâmes. Je lui gagnais trois tasses de café … Je n'ai pas eu le temps de voir la Révolution. Le matin j'avais ma toilette à faire, à midi j'avais mes échecs, je rentrais à six heures chez moi. Je lisais Lolli Degli Scacchi, un auteur très fort ! J'étudiais des gambits, je méditais les combinaisons Calabrese. Tout cela prend beaucoup de temps. Un jour on m'apprit que nous avions un empereur, c'était en 1804 ou 5. Je donnais un échec au roi à un capitaine Berchiny.
- Un empereur , pas possible, s'écria le Hussard et il fut échecs et mat sur le coup.
»
Le chevalier de Barneville semble être mort vers 1840 … alors qu'on l'attendait pour une partie d'échec. En dépit de ses dires, le chevalier de Barneville a bien dû connaître les projets de Guyton de Morveau qui estimait que les noms des pièces d'échec n'étaient pas républicains et qu'il convenait de leur en donner de nouveaux (Le Moniteur, 20 brumaire an 2/ 10 novembre 1793).

On doit remarquer que Georges Bell ne s'est pas embarrassé de rigueur historique en écrivant cette anecdote qui ne manque pas de sel. Tout d'abord Joseph-Omer de Valbelle qu'il qualifie alternativement de comte ou de marquis était en fait Comte d'Oraison et Marquis de Tourves, mais surtout militaire de haut rang, maréchal de camp et lieutenant-général de Provence. S'il a effectivement utilisé sa très grande fortune en menant à Paris une vie d'aristocrate fortuné, on ne peut pas le faire passer pour un original désoeuvré. En ce qui concerne la Clairon, elle n'était pas danseuse d'opéra mais comme il a été bien précisé, une comédienne de grande qualité. Pour lui rendre la justice qu'elle mérite nous avons jugé opportun de citer ici le long article que lui a consacré l'encyclopédie Larousse, en 1869.

LA CLAIRON
Extrait de l'Encyclopédie Larousse du XIXe siècle

Clairon MédéeLa Clairon dans le rôle de Médée - Carle van Loo (musée de Pau)

Clairon ( Claire, Hyppolyte, Josèphe, Legris de Latude, dite Mlle ). La célèbre tragédienne qui fit oublier Adrienne Lecouvreur et n'a pas été effacé par Rachel, naquit à Condé dans le Hainaut en 1723 et mourut à Paris au mois de février 1802, l'année même où mourrait Mme Dumesnil qui avait été son professeur puis sa rivale peu heureuse et Sophie Arnould qui avait été son élève.
Le 28 Thermidor an VI , le rédacteur en chef du Publiciste recevait le billet suivant : « Puisque mon livre paraît dans un pays étranger, la crainte de manquer à tout ce que je dois de reconnaissance au public et de respect à ma nation me décident à faire imprimer moi-même cet essai. Signé : la citoyenne Clairon ». Cet essai n'était autre que les Mémoires de la comédienne tant et si longtemps applaudie et maintenant vieillie et oubliée. C'est d'après ces mémoires, en les suivant page à page et en les contrôlant avec les gazettes, correspondances et les almanachs royaux du temps, que nous allons crayonner le portrait de leur auteur, le portrait de Frétillon.
Laissons-la d'abord nous raconter elle-même la singulière et gaie façon dont elle fit son entrée dans le monde. « L 'usage de la ville où je suis née était de se rassembler au temps du carnaval chez les plus riches bourgeois pour y passer tout le jour en danses et en festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé le doublait en le partageant et se travestissait comme les autres. Un de ces jours de fête, ma mère, grosse seulement de sept mois , me mit au monde entre deux et trois heures de l'après-midi. J'étais si faible qu'on crut que peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère, femme d'une piété vraiment respectable voulut qu'on me porta sur le champ à l'église afin d'y recevoir au moins mon passeport pour le ciel. On ne trouva âme qui vive ni à l'église ni au presbytère. Une voisine dit que tout le monde était en fête de carnaval chez un homme de qualité. On m'y transporta. M. le curé habillé en arlequin et son vicaire en Gilles, jugèrent en me voyant qu'ils n'avaient pas de temps à perdre. On prit sur le buffet tout ce qui pouvait m'être nécessaire ; on fit taire un moment le violon ; on dit les paroles consacrées et on me ramena à la maison ». Baptisée par un arlequin et un gilles, on vit bien que Mlle Clairon était prédestinée et qu'elle devait un jour monter sur les planches du théâtre. Mais ainsi ne l'entendait pas sa mère qui voulait voir sa fille apprendre la profession qu'elle exerçait elle-même, celle de couturière. La pauvre enfant, pale, chétive, malade, ne pouvait se faire à ce travail assidu, sédentaire, et souvent elle laissait échapper de ses mains son aiguille et se prenait à rêver. Mais bien vite sa mère savait la ramener à la vie réelle. Elle était grondée et battue.
Un jour, un dimanche, elle avait alors douze ans, sa mère l'avait enfermée avec son catéchisme et son ouvrage de couture dans la chambre la plus haute et la plus nue de la maison ; montée sur une chaise et le front appuyé contre la vitre, la pauvre Frétillon regardait courir les nuages blancs sur le ciel ; les yeux humides elle songeait aux pâquerettes des champs, aux passereaux des bois et aux enfants qui courraient après ces passereaux et cueillaient ces pâquerettes, lorsqu'en face d'elle tout à coup s'ouvrit toute grande une fenêtre et un spectacle nouveau pour elle à coup sur, étrange et charmant, lui apparut. C'était la célèbre Melle Dangeville qui prenait une leçon de danse. « J'étais, dit Melle Clairon, j'étais toute entière dans mes yeux. Je ne perdis pas un de ses mouvements. Elle était entourée de sa famille. La leçon finie, tout le monde l'applaudit et sa mère l'embrassa. Ce contraste de son sort avec le mien me pénétra d'une douleur profonde, mes larmes ne me permirent plus de voir rien. Je descendis de ma chaise et quand mon cœur moins palpitant me permit d'y remonter tout avait disparu. » C'en était assez et dès ce moment la révolte éclata au cœur de la pauvre enfant. Un soir enfin, secouant le joug maternel, fuyant les gronderies et les coups, elle sort pour jamais de la maison où elle est née et va frapper à la porte du théâtre de Rouen. Elle y est accueillie et s'engage à danser, à chanter, à jouer la comédie, à faire de tout un peu. En un mot elle est devenue petit rat de théâtre ; bientôt elle en sera reine. Alors, Melle Clairon avait 13 ans.

De Rouen, la jeune échappée fut bientôt appelée à Lille, et de Lille à Gand dans la troupe formée par le roi d'Angleterre. Ici se place une anecdote que nous devons raconter. Un général de l'armée ennemie, un haut seigneur anglais , s'étant épris d'amour pour elle, lui offrit sa main. Mais la petite comédienne, soit qu'elle eut un vrai cœur de française et de patriote, soit qu'elle sentit qu'elle était appelée à acquérir sur le théâtre un grand renom, déclina l'honneur qu'on voulait lui faire et répondit sur le ton un peu prétentieux et théâtral qu'on retrouve dans ses mémoires : « Mylord, je ne m'appartiens pas , j'appartiens à mon pays. Je veux bien être aimée dans un palais ; mais je veux toujours être aimée sur le théâtre. » On dit que l'amant éconduit, tenant par trop à sa conquête et la faisant garder à vue, Mlle Clairon fut obligée de se faire enlever pendant la nuit.

médaillon Clairon

Mlle Clairon n'était point précisément belle, mais elle était jolie, toute gracieuse et charmante avec sa figure chiffonnée. Petite, on aurait pu dire d'elle avec le poète Alfred de Musset que Dieu l'avait faite ainsi pour mieux la faire. C'était en un mot, un chef-d'œuvre, une merveille en miniature. Le galant épisode que nous venons de noter n'avait pas été le seul qui fut venu distraire un peu du théâtre notre comédienne, depuis le jour où elle avait quitté le logis paternel, depuis qu'elle avait livré sa vie au vent du hasard. À Rouen, déjà, nous rencontrons aux pieds de l'enfant, un amoureux, monsieur du Rouvray. Quand elle sera vieille et délaissée, Mlle Clairon se plaira à rappeler ce nom, et faisant allusion à une promenade qu'elle avait faite sur la Seine avec celui qui lui avait appris le premier à bégayer le langage de l'amour, elle dira : Je serais morte à propos , je n'avais pas encore la gloire, mais j'avais l'amour. À de Rouvray succéda un acteur, Rhodilles ; à Rhodilles le poète Gaillard, mais ce dernier se brouilla bientôt avec sa maîtresse et écrivit contre elle l'Histoire de mademoiselle Frétillon, histoire qui n'est qu'un conte, un libelle imbécile et méchant.
Cependant le nom de mademoiselle Clairon commençait à se répandre. Il parvint jusqu'à Paris et un beau jour elle reçut un ordre de début pour l'Opéra ; elle ne fit qu'y passer sous la figure de Vénus dans l'opéra d'Hésione.
Enfin nous la rencontrons sur son vrai théâtre, La Comédie Française, dont elle va devenir l'héroïne, la gloire et cela au grand étonnement et aux applaudissements de tous. Jusqu'alors en effet, mademoiselle Clairon n'avait joué que les soubrettes et personne n'avait deviné qu'elle fut apte à interpréter d'autres rôles, personne si ce n'est Sarrazin qui l'ayant vue à Rouen dans Eriphyle, avait dit qu'elle serait un jour la ressource du théâtre. Elle s'était souvenue de cette prédiction, et à son engagement elle mit pour condition qu'elle jouerai les grands rôles tragiques.
Voyez-vous cela, Clairon, la soubrette, Mlle Frétillon, la petite Frétillon, avoir la prétention d'interpréter Corneille et Racine ! Vouloir ajuster à son petit pied la cothurne ! Se hausser au rôle de reine ! Voilà ce que chacun disait, voilà surtout ce que dirent Melles Gaussin et Dangeville, et déjà on riait et déjà on apprêtait les sifflets. Mais quand elle parut sur la scène, de toutes parts aussitôt l'enthousiasme éclata, de toutes parts en jets de fleurs.

Sur Phèdre, malgré soi perfide incestueuse.

Mlle Clairon était née comédienne, soubrette mais non pas tragédienne. Elle le devint par le travail. Ce qui nous le prouverait sans conteste, si nous n'avions pas l'appréciation des contemporains, ce qui nous prouverait combien elle étudiait, ce sont les nombreuses réflexions sur l'art théâtral que nous rencontrons dans ses mémoires. À propos de la tragédie qui lui servit de début, elle dit : « Dans Phèdre pour tout ce qui tient au remord, je m'étais prescrit une diction simple, des accents nobles et doux et des larmes abondantes, une physionomie profondément douloureuse et, pour tout ce qui tient à l'amour, l'ivresse et le délire que peut offrir une somnambule conservant dans les bras du sommeil le souvenir du feu qui la consume en veillant; j'avais pris cette idée dans ce vers :

Dieu ! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts ! »

Mlle Clairon parvint à hausser sa petite taille, et de jolie qu'elle était, elle devint belle et fut noble et fière.