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Le concept du corniforme attelé
sur le site  du Mont  Bégo

Henri Pellegrini

Résumé
Ces recherches sont centrées sur les figurations animales tirant ou tractant des instruments ruraux ou supposés tels, gravés sur les pentes du Mont Bégo, Tende, (Alpes-Maritimes). Ici, sont plus particulièrement analysés les couples de bovins jougués, attelés à l'araire, à un travois ou à un char. Toutefois, cette thématique rupestre atteint à l'universalité car bien des représentations d'attelages tirant un instrument aratoire ou un char sont observables en Italie du nord (Val Camonica), en Scandinavie (Bohusland, Asperberg, Valla Östergard) ou en Sibérie, etc. Elles s'apparentent beaucoup à celles du site des Alpes-Maritimes. Notre étude vise à démontrer que les gravures d'attelages, pour symboliques qu'elles soient, sont aussi le reflet de la technologie aratoire de la civilisation des graveurs, elle nous permettra aussi, d'essayer de définir de façon plus précise, quelques pétroglyphes énigmatiques, dont la compréhension pourrait modifier quelque peu, la vision globale du site. Par ailleurs le schématisme de certains de ces pétroglyphes nous amène à conjecturer que pourrait être sous-tendu un concept plus général entourant les rites et traditions religieuses liés aux grands mythes agraires, fécondité, naissance, mort, des hommes ayant fréquenté le site.

I. Le site du Mont Bégo
Au nord-est du département des Alpes-Maritimes (France) , sur la commune de Tende, à une altitude comprise entre 1 600 et 2 600 mètres, les roches lissées et modelées par les glaciers du quaternaire ont été choisies par les hommes depuis le IIIe millénaire avant J-C., pour attester leurs croyances et laisser les témoignages de leur pensée cosmogonique et de leur environnement matériel et technique. Près de 32 000 gravures piquetées jonchent les roches, des schistes, des grès et des arkoses dont les couleurs varient du rouge au brun et quelquefois au vert. Si la technique de réalisation de ces pétroglyphes est encore sujette à discussions, le résultat consiste en de minuscules enlèvements de matière (cupules), produits par une percussion effectuée à l'aide d'un instrument pointu.

Le Mont Bégo

Le Mont Bégo vu du lac du Gia des Pasteurs - ©RCH

Dominés par le mont Bégo qui culmine à 2872m, deux principaux groupements de gravures sont situés, le premier dans la vallée des Merveilles et le second au val Fontanalbe. Chacun de ces lieux a ses caractéristiques. La vallée des Merveilles située à l'ouest du mont Bégo, côté soleil couchant, est essentiellement austère, minérale, et escarpée. On y compte 70,3% de gravures de corniformes sans appendices (pattes, queue, oreilles) (Serres 1994). A l'inverse, le Val de Fontanalbe, situé à l'est, côté soleil levant, présente un paysage beaucoup plus ouvert, verdoyant, agreste, avec une proportion de corniformes pourvus d'appendices de 92,2%, (Serres 1994). Ces sites comportent tous deux le signe gravé majoritairement sur les pentes du Bégo : le corniforme. Les premiers chercheurs qui travaillèrent sur ces sites identifièrent en effet ce signe fourchu à deux appendices comme un possible bucrane ou un animal cornu, d'où son nom.
La diversité de figuration des cornes et leurs dimensions démesurées sur certaines figurations animales ont pu faire croire à ces chercheurs que l'on avait voulu représenter des béliers, des chèvres, des chamois, des bouquetins, etc. (Bicknell 1972, Louis et Isetti 1964, Bernardini 1982). Cette insistance portée sur la représentation des cornes n'est pas propre au mont Bégo. L'art rupestre nous montre que cette volonté de mettre l'accent sur les appendices frontaux des animaux est très répandue. Qu'il s'agisse de bovinés, de caprinés, de cervidés et même d'équidés, qui dans la réalité n'en possèdent pas, ces animaux sont souvent représentés avec des cornes exagérées (figures 1a, 1b). En Sibérie par exemple, on a même mis au jour dans des sépultures scythes, des chevaux sur lesquels étaient fixées des cornes factices de longueur impressionnante. Cette pratique de doter les animaux de cornes hypertrophiées était bien établie dès l'Âge du Bronze, avec une grande variété d'animaux composites et des scènes représentées. Toutefois il apparaît que le cerf ainsi que le cheval ne sont pas figurés sur les roches des sites du Bégo.

Figure 1a - Attelage d'animaux jougués conduits par un personnage.Un animal est doté de cornes démesurées.
© Dario Seglie

Figure 1b - Attelage jougués avec animaux dotés de cornes démesurées.
© Dario Seglie

Parmi les autres figures observées au mont Bégo, on trouve des armes (poignards, hallebardes), des figures quadrillées que les spécialistes nomment réticulés, représentant vraisemblablement la terre cultivée ou labourée, les champs, le terrain délimité et, c'est l'objet de mes recherches depuis quelques années, des couples d'animaux cornus, jougués et attelés à des instruments agricoles ou ruraux identifiés comme étant des araires (figure 2), des travois (figure 3a), ou même, pour deux exemplaires, à des chars (figures 3b, 3c). Ces attelages montrent bien que les animaux tracteurs ne peuvent être que des bovinés. L'attelage au joug et la conduite d'un couple d'animaux forcément domestiques, vaches, bœufs, taureaux, induit dès lors, toute une pratique agricole déjà pérenne.

Figure 2a (gauche) - Bovins jougués tirant un araire monoxyde. Fontanalbe, zone XV. © HP

Figure 3a (droite) - Couple de bovins tirant un travois de structure triangulaire. Fontanalbe, zone XVIII.
Tende, A.M. France.
© HP


On peut noter que les gravures du Bégo ne sont pas des représentations cachées. Elles sont à l'air libre, visibles de tous, même si elles ont été qualifiées de « discrètes » (Saulieu 2004). Ces figures ont une valeur symbolique certaine. Cet auteur souligne, à juste titre, que le bestiaire figuré sur les dalles est domestique et essentiellement consacré aux corniformes. Ce symbole devait être aisément identifiable et compréhensible par les personnes fréquentant le site. La répétition et le nombre réduit de thèmes représentés incitent les chercheurs à reconnaître sur les sites du mont Bégo des lieux de célébration à caractère religieux ou votif.
De plus au Bégo, comme pour renforcer le symbole taurin, mais signifier en même temps la domination de l'homme sur l'animal domestiqué, un joug d'épaule ou de garrot relie les couples de bovins tractant un instrument de type que nous pouvons qualifier de rural, araire, travois ou chariot.

Figure 3b (gauche) - Relevé graphique de la gravure. © HP
Figure 3c (droite) - Bovins attelés tirant un char à deux roues de structure triangulaire. Fontanalbe, zone XVIII.© HP

Sur le site de Fontanalbe, les scènes de labour (au total 571 ont été recensées, de Lumley 1991), parfaitement réalistes, comportent un petit personnage bien souvent sexué, toujours masculin, guidant l'attelage : c'est le laboureur. Les scènes de tirage d'un travois (7 exemplaires) ou d'un char (2 ou 3 ? exemplaires) sont essentiellement regroupées à Fontanalbe, zone XIX. Toutefois, le contexte géomorphologique du Bégo n'en fait pas un lieu où l'on a pu réellement semer ni avant, ni après le passage des animaux. C'est donc l'acte de labour lui-même qui est symbolisé en tant que rite agraire d'ouverture de la terre. Cet acte est universellement considéré comme un rite sacré et surtout comme un acte de fécondation de la terre induisant une renaissance (Eliade 1949). Il n'est pas anodin de constater ici que ce laboureur est essentiellement présent à Fontanalbe qui, comme nous l'avons souligné plus haut, est un site orienté au soleil levant, signe de renaissance. Nous y reviendrons plus loin.
La simple réalité narrative parait donc transcendée pour atteindre au symbole. En effet, l'animal assujetti au joug est conduit par l'homme qui guide l'attelage sous le regard d'un dieu qui le domine, ce qui explicite la perspective choisie par les graveurs. Toutefois le graveur au Bégo ne se contente pas de cette réalité narrative, comme on la retrouve au Val Camonica ou sur d'autres sites comportant des scènes de travail aratoire, sites où les perspectives des représentations sont plus classiques, plus « objectives » . Ce sont des scènes vues de profil ou bien avec les animaux tracteurs étalés de part et d'autre de l'instrument aratoire, les pattes tournées vers l'extérieur de la composition, le laboureur suivant l'attelage. Les pieds de l'homme sont dans la même position, ils vont dans le même sens, que les pattes des animaux et que la raie tracée par l'engin. En revanche, à Fontanalbe la perspective adoptée est tout autre. On remarque la schématisation extrême de certains attelages et la singulière position de l'anthropomorphe qui semble brandir l'attelage au-dessus de sa tête. Cette observation nous porte à conjecturer une symbolique plus abstraite que sur les autres sites européens. Le laboureur est représenté (il se représente en fait) dans une position couchée, nettement moins figurative. Ses pieds en particulier occupent, sauf quelques rares exceptions, une position tout à fait perpendiculaire au sens d'évolution de l'attelage (figures 4a,4aa).

L'attelage Via Sacra L'attelage Via Sacra

Figure 4a (gauche) - Gravure dite «L'attelage», Via sacra, Fontanalbe - photo prise en 1947 par N. Lambogli
Figure 4aa (droite) - Relevé graphique de la gravure, Fontanalbe, Z. XVII, © HP

Il à été déjà noté par plusieurs chercheurs (Anati 1979, Priuli 1984, Forni 1990) que les scènes de labour, avec figurations d'araires que l'on trouve au Val Camonica, diffèrent sensiblement de celles du Bégo. En effet leur exécution semble s'étaler sur une période de temps plus longue, et de ce fait on perçoit l'évolution du type d'araire figuré. On observe en conséquence sur ce site quelques figurations d'araires possédant un étançon (ou tendille). Cette pièce solidarisant l'âge/timon au sep/soc caractérise l'araire assemblé, constitué de plusieurs pièces, (cf. figure 4d, du Bohusland, Danemark, Glob, 1951) différant en cela de l'instrument que l'on voit au mont Bégo, ou l'on ne trouve jamais cette particularité. D'autre part plusieurs scènes montrent le laboureur empoignant à deux mains un mancheron très long, sans qu'il soit figuré la petite poignée que l'on voit au Bégo, (Stèle de Bagnolo II, Priuli, 1991), ce qui nous incite a voir dans ce cas la représentation d'un type d'araire appelé sélouire (scilloria etc).
Il convient de noter aussi qu'au Val Camonica, en particulier sur les stèles de Bagnolo I et II, la figuration idéale de labours rituels, ou plus prosaïquement de la terre labourée, peut être suggérée de deux façons bien particulières : soit sont simplement représentées les raies de labours, sans attelage visible (figure 4b) soit la représentation d'un attelage sans figuration de raies (figure 4c). Ces images peuvent être comparées à la figure 4e (site de Litsleby, Danemark, Glob, 1951).

Camuni Bagnolo 1Camuni Bagnolo 2

Figure 4b (à gauche) - Bagnolo I - Traces figurant les raies de labours, sans représentation d'attelage
Figure 4c (à droite) - Bagnolo II - Figuration d'un attelage sans raies de labour

Figure 4d -Bohusland, Danemark, Glob, 1951 © HP      Figure 4e - Site de Litsleby, Danemark, Glob, 1951

II. Les représentations d'attelages et d'instruments aratoires
Les gravures rupestres peuvent être principalement étudiées sous deux aspects : leur symbolisme, qu'il soit religieux ou simplement rituel, et leur témoignage technologique plus ou moins réaliste. Suivant la prépondérance accordée à la valeur symbolique de l'objet en regard de sa réalité physique, le résultat obtenu par l'analyse n'est pas sans conséquence, particulièrement pour celui qui cherche à retrouver une réalité concrète au travers du reflet étudié (Chenorkian, 1988, p.17). En ce qui nous concerne, notre propos est ici plutôt pal ethnologique (figure 5).

Figure 5 - © HP

La simple réalité narrative nous parait donc transcendée pour atteindre au symbole, mais même le naturalisme apparent des scènes figurées doit toujours nous inciter à une prudente réserve. Il nous faut aussi toujours conserver à l'esprit que cette iconographie sélective peut, bien sûr, ne pas être la représentation exclusive des formes de travail agraire dominant à l'époque des graveurs.

Nous pensons donc qu'en analysant les différents éléments constituant ces scènes de labours (position du joug, du laboureur, du type d'araire figuré, etc.) et en les comparant avec d'autres figures, européennes ou asiatiques, on peut aboutir à des arguments nouveaux concernant les instruments figurés : leur type, leur mode de construction, leur origine géographique et celle des peuples qui les ont utilisés et représentés, etc. Il ne faut surtout pas oublier la matérialité de l'existence de ces attelages. La représentation d'un objet technique, quel que soit son symbolisme, ne peut en aucun cas précéder sa réalité technologique concrète. Le graveur, même s'il aménage par convention, la représentation de ces scènes de labour à l'araire ou de tirage d'un travois, connaît parfaitement la structure et la construction des instruments figurés. Même le symbolisme religieux le plus strict ne saurait contraindre le graveur à représenter des figurations matérielles non existantes ou aberrantes. Ces représentations induisent donc, en filigrane et à l'insu du graveur, tout un ensemble de faits à caractères techniques, sur les instruments aratoires, et ethnologiques sur les pratiques d'élevage et de domestication des animaux tracteurs, forcément dociles, donc domestiqués. Ces propositions nous amènent à penser que les figurations d'attelage expriment une pratique agricole déjà pérenne (Pellegrini 1990,1991). La domestication et surtout l'éducation au travail, d'animaux en couple exigent, en effet, un savoir-faire et des pratiques agricoles déjà bien établis. Il semblerait même que l'on puisse faire remonter ces pratiques jusqu'à la fin du VIe millénaire, au Néolithique ancien/Cardial final, ou la traction animale était connue (Cƒ. le § 3). Mais là, également il faut bien voir que la possession, et l'entretien d'une paire de bœufs ne devait pas être chose courante, mais peut être, seulement réservée à une certaine partie de la communauté des graveurs.
Or de récentes découvertes (Pétrequin et all, 2006) montrent que l'utilisation d'un type d'araire (araire dental de Lavagnone) pourrait remonter à 2048/2010 avant J-C.
La recherche ethnologique nous apprend par ailleurs, qu' hormis le type d'araire étudié ici qui semble ne pas avoir généré de descendance dans nos régions, le type de bâti perdure au cours des âges. En outre, dès le début de son utilisation courante cet instrument ne subira que des adaptations ultérieures, ne touchant pas à la morphologie globale, soc en fer par exemple, et nous parviendra grosso modo, sans grand changement de structure jusqu'à l'orée de la révolution agraire de la fin du XVIIIe siècle au début du XI e siècle. D'autre part, on sait que chaque région était globalement fidèle au type d'instrument utilisé. Le paysan rechigne à changer un instrument parfaitement adapté et fonctionnel (Dauzat, 1941; Haudricourt, 1955; Pellegrini, 1994; Paillet, 1996).
Cependant, il reste bien entendu que la réalité des artefacts archéologiques retrouvés lors de fouilles, passe avant les représentations graphiques, sauf si le pétroglyphe est fondamentalement différent. Il convient de noter aussi qu'une pièce archéologique isolée n'est pas toujours représentative d'une époque. En revanche, un ensemble de gravures peut l'être !
L'analyse technique et fonctionnelle fine de l'araire figuré au Bégo est à cet égard très instructive. Elle nous montre un instrument de type monoxyle, âge/timon et sep d'une seule pièce, rectiligne et rigide avec mancheron rapporté (Pellegrini 1989, 1994a, 1994d). Curieusement, dans son ouvrage qui fait encore référence à l'heure actuelle, A.G. Haudricourt nie toute réalité à ce type d'araire (Haudricourt, 1955). M.C.Amouretti est encore plus radicale1 (Amouretti, 1986, p.88). Sur deux gravures, moins érodées, situées dans la vallée des Merveilles (zones IV et VIII), l'examen attentif du sep montre que le graveur pourrait avoir figuré sur la partie distale de celui-ci une partie lancéolée pouvant figurer un soc (figure 6) (Bernardini 1982 ; Pellegrini 2001).

Figure 6 - Bovins jougués tirant un araire dont le sep pourrait être muni d'un soc.
Merveilles, zone VIII G3. © HP

En outre sur l'âge/timon le graveur a réservé sur la partie proximale une plage non piquetée à la jonction avec le mancheron, suggérant un assemblage entre ces deux parties. Cette caractéristique ne se perçoit pas sur le mancheron au niveau de sa liaison avec la petite poignée de préhension et de guidage. On peut en effet observer à l'aide d'une loupe binoculaire qu'il n'existe aucune solution de continuité entre ces deux éléments. On retrouve ces particularités sur une autre gravure située au Val Camonica dont l'araire, qui n'est pas du même type que celui du Bégo2, possède un soc similaire (Figure 7) ( Forni, 1990).

Figure 7 - Figuration d'un soc sur un araire de type chambige au val Camonica. © HP

J'ai même pu, à la suite de ces observations, mettre en place un programme de construction d'un araire de ce type pour l'utiliser expérimentalement dans des conditions proches de la réalité (Pellegrini 1993/1994, 2010).
Cet araire expérimental est constitué d'une branche bifurquée, la partie la plus longue servant d'âge/timon, la partie plus robuste et plus courte étant utilisée comme sep. Sur la partie proximale de l'âge/timon est encastré par tenon et mortaise, le mancheron servant à guider l'instrument. La réalisation de plusieurs raies dans un terrain non labouré depuis plusieurs années n'a pas posé de problèmes majeurs. La démonstration que l'araire figuré au Bégo pouvait être viable et fonctionnel est ainsi faite (Figure 7b) Les résultats positifs de cette expérimentation ne démontrent pas, bien sûr, la justesse de l'interprétation de la scène gravée, mais il prouve qu'avec le type d'instrument figuré il est tout à fait possible d'obtenir des raies de labour s'apparentant tout à fait à celles découvertes sous des tumulus datés du bronze ancien.

Figure 7b - Labours expérimentaux avec un araire monoxyde. Neige & Merveilles (1993/94)

Mon attention a également été attirée par des figures particulières de bovins jougués tirant un instrument de forme triangulaire ou quadrangulaire compartimenté par des lignes transversales (figures 8a, 8b, 8c). Ces gravures sont essentiellement groupées dans un périmètre restreint du site de Fontanalbe (zone XVIII). Elles montrent la paire de bovins classique, liés par un joug mais tirant un engin foncièrement différent d'un araire. Au regard des scènes de labours gravées aux alentours, elles peuvent évoquer une autre phase des travaux des champs d'où les références à la herse ou au tribulum avancées par certains chercheurs (Lamboglia 1947, Bicknell 1972, Conti 1972, Nougier 1961, de Lumley 1992).


Figure 8a (gauche) - Le travois à structure triangulaire du site de Chalain, (Fontenu, Jura)
d'après Pétrequin P. et A.M. et all. (2001).

Figure 8b (droite) - Autre vue du travois, (photo P. Pétrequin).

Figure 8c - Hypothèse de reconstruction et d'utilisation du travois de Chalain. © HP

Les deux hypothèses, herse ou tribulum, ne me paraissaient pas satisfaisantes, et ce, pour plusieurs raisons :
- d'un point de vue fonctionnel, la liaison de l'instrument, herse ou tribulum, avec le joug, suppose que ces instruments ne reposent sur le sol que par les extrémités terminales des longerons, en faisant avec le sol un angle qui rendrait l'utilisation de ces outils, aléatoire ou pour le moins non fonctionnelle.
- le tribulum, instrument traîné, nécessite, lui, une surface plane et horizontale au-dessous de laquelle des rangées de silex sont encastrées longitudinalement dans le sens de la marche, pour séparer le grain de son enveloppe non comestible.
- si une herse peut comporter des entretoises transversales qui supportent les dents, elle n'apparaît que tardivement, à l'époque romaine où l'on utilisait également des claies munies de dents en bois ou en fer, pour briser les mottes. Ce mode aratoire n'était vraisemblablement pas nécessaire pendant la Protohistoire du fait des labours croisés, nombreuses traces archéologiques3, ou bien était remplacée par un émottage manuel à la houe, comme nous le montrent les scènes de labour du Val Camonica (Anati, 1979), ou l'instrument de labour est suivi par des personnages munis d'outils à bras pour briser les mottes.
Ces raisons m'ont amené à émettre l'hypothèse selon laquelle les instruments triangulaires ou quadrangulaires figurés sur les roches du Bégo représentaient des travois (Pellegrini 1991a, 2003) et dans deux cas, des chars, car des protubérances circulaires placées de part et d'autre des longerons nous indiquent la présence de roues4. Cette hypothèse essentiellement issue de l'analyse technique et fonctionnelle des pétroglyphes a été confirmée récemment par la découverte, lors des campagnes de fouilles de 1999 sur le site du lac de Chalain (Fontenu, Jura), d'un travois de structure triangulaire, en tout point semblable à ceux figurés a Fontanalbe et d'un joug qui lui était associé, datés de 3100 avant J-C. par l'équipe de P.Pétrequin, (Pétrequin.et al 2001; Pétrequin 2005, 2006) (figures 9a, 9b).

Figure 9a - Couple de bovins tirant vraisemblablement un char à quatre roues. Fontanalbe, zone XII. © HP
Figure 9b - Relevé graphique. © HP

Ceci prouve bien, encore une fois, que les graveurs du Bégo représentaient sur les roches des instruments concrets qu'ils connaissaient bien, pour les utiliser ou les avoir eus sous les yeux.
On retrouve également la même structure triangulaire, n'ayant pas évolué, ou si peu, au cours des siècles, sur les chars ruraux recensés en Iran (anciennement Perse), vers le milieu du XIXe siècle (Élisée Reclus, 1905). La similitude avec la gravure de Fontanalbe est frappante.

Fontanalbe

Figure 3c - Bovins attelés tirant un char à deux roues de structure triangulaire, Fontanalbe, Zone XVIII.

Travois Elisée Reclus

Chariot de cultivateur de Khosrova (Iran)
Dessin de G Dambuyant, d'après une photographie,
in E. Reclus, T. I, p. 437.

III. Les figurations de joug
Bien que débordant un peu de notre étude sur les attelages, le joug est nécessairement omniprésent dans notre réflexion et mérite quelques mots. Lors de la campagne de relevés 1992 (Pellegrini 1992 a) sur le site des Merveilles, nous avions centré nos recherches sur les représentations de jougs reliant les couples de bovins attelés sur ce site.
Sur les représentations d'attelage, le joug, figuré sous l'apparence d'une simple ligne reliant le couple de bovins, ne nous permet pas, à priori, d'en déduire le mode de harnachement des animaux, ni de sa liaison avec l'âge timon de l'araire. Le problème étant quelque peu différent lorsqu'il s'agit de tracter un travois ou un char, car dans ce cas la complication vient du fait que dans les descentes ou lors du reculement ou de manœuvres le véhicule roulant doit être retenu, ce qui implique un harnachement et/ou une liaison timon joug différente.
Ceci posé, l'étude minutieuse et critique des figurations de jougs doit néanmoins nous permettre d'établir quelques conclusions, certes limitées, mais précieuses, qui amèneront à restreindre d'autant le domaine suffisamment vaste des supputations concernant le mode d'attelage des animaux représentés sur les sites du mont Bégo.
La typologie et la nomenclature des différentes techniques d'attelage au joug n'étant pas encore très bien fixée, et pouvant varier suivant les auteurs nous donnons ce tableau qui nous permet de rendre plus clair notre propos.

Une chose semble claire toutefois : les jougs au Bégo ne sont pas des jougs liés directement aux cornes. De même il apparaît que le joug de garrot ou d'épaule5, s'il peut être reconnu majoritairement ( ?) n'est pas exclusif.
Le récent compte rendu de lecture de P. Poupet (Cairn Info6), pointe de façon magistrale la difficulté pour les chercheurs (néolithiciens) d'accepter une nouvelle hypothèse concernant l'usage de la traction animale, parce qu'elle interviendrait trop tôt…
Plus loin, le même auteur note que l'utilisation d'un joug de cornes au Néolithique ne trouve pas, à juste titre, grâce à ses yeux (§ 20). Il met en garde aussi, encore une fois, à ne pas demander trop aux gravures des Alpes et d'Ukraine, mais ceci pourrait s'appliquer aux gravures rupestres en général.
Toutefois il apparaît que certains artefacts, fragments de jougs de La Draga/Banyoles, Espagne, datés du VIe millénaire pourrait faire remonter l'utilisation de la traction animale à cette époque. Les jougs que l'on utilisait encore dans nos vallée, dans la deuxième moitié du XIXe début XXe n'ont pas beaucoup évolué vu l'extrême simplicité de leur fabrication (Figure 11), les baguettes de châtaigner qui se plaçaient de part et d'autre des épaules des animaux (estellas) étaient reliées par un lien qui passait sous le cou des animaux de trait, et en faisait donc un collier rudimentaire.

Figure 11 - Joug d'épaule - Roya sur Tinée (Alpes-Maritimes) - © HP

IV. Des représentations énigmatiques
Avant de terminer notre analyse des instruments tractés, il reste à examiner le cas de trois figures, deux sont situées à Fontanalbe et la troisième dans la vallée des Merveilles.
A Fontanalbe, (Z. XVII) se trouve la première gravure7 (Pellegrini, 1994). Elle nous montre un couple de bovins très schématique, celui de gauche possède une queue qui se termine en forme de pointe lancéolée. Celui de droite a le corps réduit à une simple ligne. Cette différence de traitement graphique pourrait nous faire envisager une exécution en plusieurs phases ou part des opérateurs différents. Le joug qui dépasse l'encolure de l'animal de droite donne une unité certaine à la composition. Entre les corps des deux animaux on trouve une plage cupulée de forme vaguement rectangulaire avec quatre protubérances. Cette forme est reliée au joug par une ligne sinueuse qui se prolonge vers l'avant au-delà du joug (Figure 12). L'examen de l'objet, ou de l'instrument attelé relié au joug montre à l'évidence que ce n'est pas un araire. Il ne s'apparente pas non plus aux figures de travois que nous avons décrit par ailleurs.

Figure 12 - Attelage de deux couples de bovins tirant sur ce qui pourrait être un brise-mottes
ou une traîne à aplanir. Fontanalbe, Z.XVII G.III

Quelques figures que Bicknell dénommait « peaux » pourraient évoquer cette figuration, mais à notre connaissance elles ne sont jamais représentées attelées. L'absence certaine de cornes, et le fait que la figure est de toute évidence reliée au joug, nous incite à ne pas y voir une représentation animale. La forme quadrangulaire de l'objet tracté, avec quatre protubérances disposées symétriquement de part et d'autre des côtés, nous incite à y voir la représentation de la caisse d'un chariot à quatre roues, muni d'un timon ce qui donne un caractère exceptionnel à cette figure. Cette interprétation serait confortée par la présence dans la partie terminale du motif, de deux lignes parallèles pouvant figurer la terminaison des longerons que l'on peut comparer aux figures de chars relevées sur les sites du Val Camonica.

Figure 13 - Gravure non terminée pouvant évoquer un char à deux roues ? Merveilles, zone VII. © HP

La seconde gravure, XVII, G. III (Figure 13) (Pellegrini, 1993) nous montre un attelage de deux couples bovins jougués tirant un instrument que certains scientifiques on qualifié de char vu de dessus, (Forni 1990) Toutefois l'absence certaine de roues rend cette affirmation difficile démontrer. La herse quand à elle n'a été utilisée qu'à partir de l'époque romaine, dans les régions méridionales. À l'heure actuelle et compte tenu des éléments apparus lors du colloque de 2001 (Pellegrini, 2005), j'y verrai plutôt un brise-mottes ou une traîne à aplanir un terrain labouré, mais les recherches continuent.
Enfin la dernière gravure se trouve dans la vallée de Merveilles, Z.VII. (Figure 12 ). L'instrument (?) figuré est foncièrement différent de ceux que nous avons analysés ci-dessus. En premier lieu, on peut remarquer qu'il n'y a pas de bovins dans la composition, ce qui implique une difficulté supplémentaire de compréhension. On distingue sur cette gravure deux cercles distants d'environ 7 cm, entre lesquels est piquetée une ligne sinueuse tangente au cercle de gauche dans sa partie supérieure gauche. Deux petites plages de cupules, dont l'une particulière, car placée dans le prolongement de la partie basse de la ligne médiane, nous amène à penser que la figure a pu être abandonnée avant d'avoir été terminée. Quelques cupules éparses, mais au placement symétrique de celui de la partie arrondie de cette ligne médiane, confortent cette hypothèse. Cette figure que nous considérons comme non terminée pourrait se rapprocher davantage des représentations plus classiques de chars telles que nous les connaissons, tant au Val Camonica qu'au Sahara (Figure 13b).

Figure 13b - Relevé graphique restituant les parties supposées manquantes. © HP

En effet, si nous posons comme hypothèse que la figuration n'est pas terminée, et en considérant l'axe AA' comme axe de symétrie, nous donnons une restitution hypothétique de la gravure terminée. Cette représentation évoque fort bien les figures de chars à deux roues que l'on retrouve soit au Val Camonica, soit au Sahara (Figure 14.).

Figure 14 - Représentations de chars. À gauche : Val Camonica,
à droite : Sahara, se rapprochant de la gravure des Merveilles © HP

Bovins jougués sans instrument tracté
Quelques graphismes d'attelages dont la représentation est particulièrement schématique, bovins réduits à un simple trait évoquant une fourche, couples de bovins simplement réunis par une ligne, plus ou moins droite, figurant le joug, nous amènent à émettre l'hypothèse selon laquelle l'instrument traîné est simplement suggéré. La fonction de labour ou de tirage pourrait donc être simplement sous-entendue (figures 15a, 15b), et l'instrument, araire ou travois même non figuré serait symboliquement présentes. Ces gravures, au même titre que celles plus complètes, pourraient induire un concept général en relation avec les mythes agraires. On pourrait même admettre que, pour ce qui concerne les couples de bovins disposés côte à côte sans liaison, la simple figuration d'un couple pouvait, par principe métonymique, conceptualiser non seulement le joug, l'araire et sa fonction rituelle lors du labour, mais aussi de manière plus générale le culte du taureau.


Figures 15a, 15b - Couples de bovins sous le joug ne tractant aucun instrument. © HP

Le culte du taureau que l'on retrouve au Bégo ne pouvait être généré que par une civilisation agraire. Ces croyances sont attestées depuis le VIIe millénaire avant J-C. à Catal Hüyük (Cauvin 1997). Plusieurs civilisations méditerranéennes, pourtant sans liens entre elles, sont marquées par des rites agraires qui mettent en exergue la fécondité de la terre Mère, le principe mâle du soc de l'araire lié aux cycles de renaissance ou de résurrection.
Il arrive souvent, que les deux cornus jougués ne soient pas de même facture et qu'ils puissent avoir été réalisés par des personnes différentes. On connaît des dessins auxquels plusieurs graveurs ont travaillé, des formes qui ont été composées à partir d'un motif corniforme existant que l'on a complété ultérieurement par d'autres glyphes (cornu, joug, etc.) ou par la mise en relation de deux motifs initialement séparés, par le tracé d'un joug. De même que chaque individu possède sa propre forme d'écriture, chaque pétroglyphe désigne son auteur. L'examen permet donc de déceler l'unité de facture de la gravure, ou l'intervention de plusieurs exécutants.
Ces compositions montrent que certains graveurs utilisaient des gravures déjà existantes faisant ainsi évoluer le graphisme sans que le symbolisme du message induit soit sensiblement différent. Ceci nous montre que le symbolisme final de la gravure transcende la représentation graphique mais que le résultat final de la gravure est l'expression d'une volonté d'exprimer un concept accessible à la compréhension des membres participant de la même culture.
Au Bégo ce concept mêlerait même, intimement, les notions de vie et de mort. Si l'on admet que le site de Fontanalbe est dédié à la renaissance de par sa position au soleil levant, nous l'avons déjà souligné supra, la présence du laboureur sexué exprimerait un ou des rites de fécondation de la terre. En revanche, pour la vallée des Merveilles, orientée soleil couchant, on pourrait supposer qu'elle est plutôt le domaine de la mort. Or, les araires n'y comportent jamais de laboureur. On suppose donc que ces deux sites sont intimement liés par un concept de mort et de renaissance. La graine à Fontanalbe comme le mort aux Merveilles sont tous deux mis en terre pour renaître dans ce monde ou dans l'au-delà.
Cette différence entre les deux sites pourrait aussi « … nous amener à envisager l'hypothèse selon laquelle les deux complexes, loin d'être synchrones, pourraient avoir été fréquentés lors de périodes distinctes ou éventuellement avoir été synchrones pendant une période qui resterait à définir…» (Pellegrini, 1993, pp. 63-64.)

La différenciation thématique entre les deux sites, pourtant proches géographiquement, est vraisemblablement liée à plusieurs paramètres. Parmi ceux-ci, les plus importants, à nos yeux, pourraient être dus à leur position géographique, Fontanalbe à l'est (au levant) la vallée des Merveilles à l'ouest (au couchant) ainsi qu'à leur morphologie, plus agreste dans le premier cas, alors que dans le second l'ambiance est plus austère et minérale. Ces caractéristiques physiques que les graveurs devaient percevoir de manière plus intense que nous, les ont conduits à donner à ces deux complexes des valeurs symboliques différenciées et donc des figurations graphiques particulières.

Quelques figures sibyllines
Il reste un dernier point à aborder avant de conclure cet article. L'analyse techno typologique de quelques pétroglyphes, bien que sortant quelque peu du cadre de notre exposé sur le concept du corniforme, pourrait nous amener à une révision de la datation généralement admise du site. Ce nouveau regard prend en compte le symbolisme que je leur prête car il est en étroite relation avec les rites et les mythes agraires de la civilisation du Bégo. En effet l'analyse de ces gravures, toutes situées dans la vallée des Merveilles, me parait mériter quelques lignes, ne serait ce que pour inviter les chercheurs à infirmer, ou éventuellement confirmer cette interprétation.
Dans son ouvrage, Jean Abelanet remarque : « Il faut avouer que la silhouette de la majorité des poignards du Bégo rappelle d'assez loin celle des poignards de cuivre et de bronze connus par les fouilles…Ce qui frappe surtout dans les figurations du Bégo c'est la forte poignée trapézoïdale ou largement évasée vers le haut d'une grande partie de ces poignards, forme que n'ont jamais révélées les fouilles… » (Abelanet, 1986, p. 227)
Robert Chenorkian, dans son ouvrage, par ailleurs remarquable, élude quelque peu le problème, irritant, de l'identification de ces poignards, qu'il classe cependant dans une catégorie IV : «…armes à lame longue et silhouette généralement mal déterminée. La forme du manche n'est pas ici pertinente…»
Henri de Lumley considère que les poignards à manche trapézoïdal sans pommeau correspondraient «aux poignards les plus courants du bronze ancien» (Lumley 1976 d, p. 235).
Ces gravures ont depuis longtemps attiré mon attention (Pellegrini 1987). Lors de relevés effectués au cours des campagnes de prospection la relation symbolique araire/soc m'est apparue évidente. J'ai donc émis l'hypothèse, mais de nombreux scientifiques l'avaient déjà formulée avant moi, sans toutefois argumenter la problématique en apportant des éléments concrets (Nougier 1961; Conti 1972 ; Cabagno 1974; Borgna 1980; Bernardini 1982 ; voir en dernier lieu : Forni 1990.) que certaines figures qualifiées de poignards, munis d'un pommeau trapézoïdal largement évasé en partie distale (Figures 16a, 16b, 16c) ne représenteraient en fait, pas des armes, mais des socs d'araires. Outre le fait que l'on n'a jamais retrouvé de telles armes lors de fouilles archéologiques, et que nous avons vu par ailleurs que les graveurs ne représentaient que des artefacts, idéalisés et symboliques, sans doute, mais réels et connus, nous interpellait. Cette hypothèse me semble plausible, le soc d'araire ayant au cours des siècles et des régions, représenté un symbole fort8 (Pellegrini, 1987, 2005). Malheureusement faute de preuves probantes et hors fait nouveau et convaincant cette interprétation à toutes les chances de rester invérifiable.

Figures 16a, 16b, 16c - Représentation d'un soc d'araire,
dénommé « mansa » dans la région de Tende (Alpes-Maritimes) - © HP

IV. Conclusion
En analysant les scènes à vocation agraire à la lumière de la technologie fonctionnelle et constructive, j'ai été amené à identifier quelques instruments ruraux qui étaient connus et utilisés par les graveurs du Bégo. Le type de l'araire gravé (dental monoxyle en particulier), nous amène à déterminer la région dans laquelle il était utilisé. En effet, l'existence d'araires objets en bronze est attestée en Italie du nord, dans la plaine padouane et en Etrurie : on pense à l'araire votif d'Arezzo, IVe siècle après J-C. ou à l'araire dit de
« Cornaggia Castiglione », VIII/IVe siècle avant J-C., (Figure 17) ainsi que l'araire de Fiavé, (Pellegrini, 2005, p.86) Ces modèles qui sont d'une typologie très proche de ceux que l'on retrouve figurés sur les roches du mont Bégo, nous permettent de penser que l'origine probable des graveurs ce situait dans ces régions.

Figure 17 - Araire votif en bronze provenant d'Etrurie, plaines marécageuses de la Paglia près d'Orvieto (Collection privée
O. Cornaggia-Castiglioni)

Photo aimablement communiquée par Monsieur Gaétano Forni,
Co-Directeur de la Revue de l'Histoire de l'Agriculture, Musée Lombard de l'Histoire de l'Agriculture, San Antonio di Lodigiano, Milano, Italie.

Il est certain que les différents types d'araires, contrairement aux variétés de formes ou de matières, marquent des frontières culturelles que l'on retrouve pratiquement « intactes » au cours des siècles (Paillet 1996).
La durée de l'occupation des sites du mont Bégo pourrait aussi avoir engendré une simplification, par réduction du symbole gravé, en occultant progressivement l'instrument agricole araire ou char, puis le joug, sans que le concept nous renvoyant aux grands mythes des civilisations agraires en soit amoindri, ceci pour en arriver à la représentation en couple des bovins, et enfin par sa figuration unique, tout en conservant pour le graveur ou l'observateur son symbolisme initial.

Complément de documentation du 16 mars 2012

Voici quelques documents concernant les socs d'araires. Le premier (Figure 18) est la photo d'un soc d'araire utilisé dans la partie nord du département du Var à la fin du XVIIIe, début du XXe siècle. On le nommait mansa (de l'italien massa) à comparer avec une gravure située dans la vallée des Merveilles et figurant selon moi la représentation d'un soc d'araire votif (Figure 19). Au-delà de la ressemblance purement formelle tout un faisceau d'indices suggère la dimension symbolique du soc d'araire en tant que vecteur de vie, (ou de mort ?) sur le site des Merveilles.

Soc en mansaAraire Merveilles

Figures 18 & 19 - Soc d'araire en mansa

Les deux autres photos (Figures 20 & 21), recto et verso, concernent un soc d'araire en fer retrouvé lors de la campagne de fouilles (1970) du sanctuaire de Démeter à Gravisca (Etrurie, Italie). (photo Sopr. Arch. Etruria Meridionale, Neg. 110568) Pour de plus amples renseignements sur les socs retrouvé lors de fouilles, voir en dernier lieu : Forni 1990, Gli albori dell'agricoltura, Reda Edizioni.

Gravisca 1Gravisca 2

Figures 20 & 21 - Soc d'araire en fer, recto et verso (fouilles de Gravisca, Italie)

Notes :
1 - «…il faut ranger au magasin des accessoires le fameux « araire croc » qui aurait été le premier type d'instrument tracté…»
2 -  J'ai suggéré de nommer l'araire du Bégo « araire dental hybride » : dental du fait des caractéristiques de sa morphologie générale, et hybride du fait que l'angle âge/timon et sep/soc soit aigu. Sur le dental « vrai » le sep est horizontal, (Pellegrini, 1989).
3 -  Des traces de labours fossiles ont été découverts un peu partout en Europe, et particulièrement sous des tumulus datés de l'age du Bronze ancien, au Danemark, Guilaine J., 1991 ; Nécropole de Lair de Laurie, Cantal France, Vinatié A,. correspondance personnelle ; Saint Martin de Corléans, Italie, de Saulieu G., p. 130.
4 -  Roland Dufrenne (1987) était arrivé à la même conclusion que moi-même en se basant essentiellement sur la lecture et l'analyse des textes védiques.
5 -  Que certains chercheurs qualifient d'encolure
6 - http://www.cairn.info/article _p.php?ID _ARTICLE=HSR_027_0179 (consulté le 25/07/2011)
7. Curieusement on ne trouve ni mention, ni relevé, de cette figure dans l'ouvrage de H. de Lumley, (Lumley, 1995).
8 - Le soc d'araire, ainsi que l'araire sont souvent figurés sur des stèles funéraires, sépultures, Enfeu (dans le Var), (Pellegrini, 1987). Il a été aussi retrouvé des socs en fer dans le sanctuaire grec de Déméter à Gravisca, à Agrigente, Sicile (Italie) tombe 24, ainsi qu'à Betlem près de Géla (Sicile); ils sont datés de la fin du VIe siècle (Forni, 1990).


Bibliographie