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CachencoPanorama
du nord-est
de l'Espagne

Robert P.L.Chevet

Les héritages traditionnels de l'Espagne

Il est généralement admis que l’apiculture ou du moins la technique de collecte du miel et de la cire, est née avec les premières pratiques organisées de l’homme préhistorique. D’une certaine manière les traditions apicoles, celles de l’Espagne entre autres, sont les héritières de ces activités primitives, essentiellement conditionnées par les nécessités de l’environnement et plus ou moins fidèlement transmises au gré des migrations.
Evoquant les débuts du paléolithique, Luis Pericot Garcia remarque que l'Espagne est à cette époque comme le cul de sac où refluent les dernières vagues des pulsations ethniques de l'Asie et de l'Afrique (l'Espagne avant la conquête romaine 1952).

Les migrants venus d'Afrique suivent la côte à partir du détroit de Gibraltar mais se diffusent largement à l'intérieur de la péninsule. Ceux qui viennent du nord se répandent sur toute la zone pyrénéenne avec le vaste mouvement d'expansion basque ou contournent les Pyrénées par l'est et suivent les vallées du Sègre ou du Cinca . Ceux qui viennent de l'est, de la mer, ont d'abord longé la côte, ont établi des comptoirs et pénétré la péninsule. Le chemin le plus important qu'ils ont emprunté naturellement est le cours de l'Ebre et de ses affluents. Le bassin de ce long fleuve espagnol a donc été depuis des époques très reculées une voie parcourue par les représentants des civilisations venues de toute l'Europe et de l'Orient.
Pendant quatre millénaire au moins, des groupes venus par la terre comme par la mer s'y sont succédés ou superposés. Les uns n'ont fait que passer sans laisser de traces permanentes, certains ont ouvert des comptoirs et pratiqué des échanges commerciaux mais aussi culturels, d'autres se sont installés et ont apporté des innovations qui ont été adaptées au conditions locales; d'autres aussi, ont chassé les indigènes, détruit les marques de leur civilisation, effaçant les réalisations de leurs prédécesseurs.

Relativement tard venus, les apports arrivés par la mer des confins de la Méditerranée se fixent sur toute la côte du Levant Espagnol. Ils imprègnent de leur culture les populations locales déjà constituées du large brassage des peuples venus de l'Afrique berbère et du sud de l'Europe.

Si on considère que les influences venues de l'Orient par voie maritime sont loin d'avoir été les seules à marquer le pays, on peut imaginer facilement que le résultat en soit très complexe et qu'il est difficile aujourd'hui d'en démêler les traces. Les unes se mélangeant aux autres et le temps apportant sa marque de nivellement et d'adaptation ou de simplification, il en est résulté une extraordinaire variété d'usages et de savoir-faire qui composent une mosaïque d'une richesse incroyable.

L'apiculture traditionnelle

Dans cette opulence de traces aux origines multiples la tradition apicole revêt une importance non négligeable. En effet, l'importance de l'activité apicole sur l'ensemble de la péninsule ibérique est considérable et l'a été depuis des temps immémoriaux.
L'apiculture traditionnelle fait partie intégrante de cet amalgame multiséculaire d'apports de toutes provenances et de modifications développées à l'infini. L'apiculture a certainement été connue des populations autochtones avant l'arrivée des premiers voyageurs levantins. Les conditions de sa pratique ont été modelées et remodelées au fil des influences successives. L'étude de ce foisonnement d'usages et de vestiges doit être considérée comme un des moyens qui nous est offert de rechercher les traces des multiples passages qui ont pu marquer la péninsule.
Les apports du Moyen-Orient sont évidents sans qu'on puisse savoir exactement s'ils sont venus directement avec les premiers navigateurs grecs et puniques ou beaucoup plus tard par l'intermédiaire des Maures, ou plus tôt avec les premiers occupants Berbères.
En fait toutes les influences se sont cumulées et inter modifiées. Elles ont évolué sous l'influence des conditions de vie ou au contraire se sont figées dans des coutumes rigoureuses avec au final une immense variété de pratiques originales.

Objectifs

L'objet de cette étude est d'apporter une contribution à ce vaste domaine de recherches en offrant un panorama des pratiques recensées dans une grande zone localisée au nord-est de la péninsule, englobant largement le bassin de l'Ebre en débordant sur des zones manifestement influencées par les mêmes traditions.
Actuellement le choix des auteurs est la sélection de 12 secteurs identifiés pour une certaine unité des pratiques qu'on peut encore y observer. On peut y retrouver le détail des variantes définies à partir du classement typologique exposé ci-dessous.
L'étude est actuellement en cours et les documents justificatifs qui l'accompagnent sont nécessairement incomplets. Ils sont consultables sur le site dans des banques de données et les secteurs actuellement présentés seront complétés au fur et à mesure de l'avancement des travaux. Cette mise à jour progressive améliorera les informations par les apports des auteurs mais aussi des lecteurs.

Sources bibliographiques

Indépendamment des longues recherches sur le terrain, pratiquées depuis une trentaine d'années, avec les nombreuses collaborations de chercheurs locaux, notre information sur ce sujet de l'histoire de l'apiculture a pu s'appuyer sur les textes de deux ouvrages vieux de plus de 4 siècles : Tractado breve de la cultivacion y cura de las colmenas par Luis Mendez de Torres, publié en 1586 à Alcalá de Henares et surtout Tratado de apicultura de Jame Gil, publié en 1621 à Magallon et très savamment commenté par les travaux de J-M de Jaime Loren.
Des ouvrages contemporains, parmi lesquels la précieuse Histoire de l'apiculture en Espagne, publiée en 2001 par Jose-Maria de Jaime Loren, la Aproximación a la historia de la Apicultura aragonesa du même auteur en 2004 et la Répartition territoriale des ruchers et ruches traditionnels en Aragon de Felix Rivas, publié à Saragosse en 2008, nous ouvrent des connaissances indispensables sur l'évolution et la pratique de l'apiculture.
Il faut ajouter à ces sources les ouvrages publiés récemment sur le sujet de l'apiculture traditionnelle par divers gouvernements de régions espagnoles du nord de la péninsule : Cantabria, Léon, Rioja, Palencia, Guadalajara. Ces publications témoignent de l'intérêt réel que les autorités politiques espagnoles portent aux traditions locales et du soin qu'elles prennent à en faire connaître les modalités.

Recherche d'un système de classification cohérent

Ces différents auteurs confirment la richesse de cette mosaïque de types de ruches et de ruchers que nous avions constatée sur place et nous permettent de proposer un système de classification cohérent.
La logique de cette étude conduit naturellement à traiter séparément ce qui concerne les ruches et ce qui est propre aux ruchers. Dans les deux cas les critères retenus peuvent être l'apparence, le matériau employé, le mode d'exploitation, l'importance relative des dimensions.
Pour le nord de l'Espagne, la méthode qui paraît s'imposer est de distinguer entre ruches horizontales et ruches verticales. C'est le choix qui a été fait par Félix Rivas sans sa Répartition territoriale des ruchers et ruches traditionnels en Aragon.
En partant de cette classification fondée sur l'apparence extérieure des ruches on est amené facilement à faire correspondre une ou plusieurs conceptions du rucher.

Les ruches

La ruche verticale peut se présenter dans des matériaux divers mais toujours végétaux. La plus ancienne, semble-t-il, est le tronc d'arbre évidé, ou reconstitué avec une écorce de chêne-liège ou avec quatre planches clouées ou chevillées ensemble. On l'appelle généralement dujo sur tout le littoral au nord de la chaîne Cantabrique s'il s'agit d'un tronc d'arbre évidé. On l'appelle corcho si elle constituée de feuilles d'écorce de chêne-liège. Dans d'autres lieux, généralement là où les arbres sont plus rares, elle est constituée d'une vannerie faite de tiges de roseaux, le tout enduit de pourget universel (sorte de mortier à base de bouse de vache) ou de plâtre. Dans ce cas elle est nommée vaso (figure 1).

Vaso
Figure 1 - Ruche « vaso »

La ruche horizontale peut se présenter dans une grande variété de modèles. Pour établir des sous-catégories plus précises on peut utiliser d'abord le critère du matériau utilisé . On peut distinguer ainsi celles qui sont faites de matière végétale, de bois ou de vannerie, et celles qui font partie de la maçonnerie d'un bâtiment.
On distinguera ensuite la qualité accessoire d'être fixe ou amovible, particularité qui joue un rôle important dans la méthode d'exploitation.
On aboutit au classement suivant :

◾ Ruches faites en matériau végétal. Il y a d'abord celles qui sont directement héritée des ruches cylindriques en vannerie qui se rencontrent sur tous les rivages de la Méditerranée aussi bien au nord qu'au sud. La ruche en vannerie est souvent appelée arna (figure 2). D'autres ruches sont faites de troncs d'arbres évidés placés horizontalement ou en planches assemblées pour former un récipient allongé de la même longueur que les ruches en vannerie. Les ruches ainsi décrites sont amovibles.

arna
Figure 2 - Ruche « arna »

◾ Ruches délimitées par des parois en maçonnerie. Elles sont constituées soit par l'évidemment tubulaire ménagé dans une construction massive, soit par l'empilement de séries de compartiments de section carrée ou rectangulaire.
◾ Dans le premier cas les évidements sont généralement tronconiques et obtenus par moulage au moment de l'édification du bâtiment. Placées sur plusieurs rangées, trois ou quatre selon les lieux, ces ruches sont appelées localement arnas ou hornos [figures 3 & 4] (par référence à leur ressemblance avec l'orifice d'un four). De cette manière, ruche et rucher se confondent dans une même construction. Les ruches sont ainsi devenues fixes.

Coupe hornoHornos

 

Figures 3 & 4 - Ruches de type « horno »
Coupe et vue intérieure


◾ Dans le cas des ruches constituées de compartiments superposés, ils sont nommés localement armarios, (armoire ou placard) (figures 5 & 6). Cette appellation est la conséquence évidente de l'aspect de ces ruches qui sont dans tous les cas groupées comme autant de casiers dans des maisonnettes spécialement édifiées pour les recevoir. Cette catégorie peut être considérée comme une variante des ruches horizontales hornos. Elles en diffèrent par la forme des compartiments. Les unes comme les autres sont fixes et uniquement accessibles par la partie intérieure du bâtiment qui les abrite.

Armarios Armarios

Figures 5 & 6 - Ruches de type « armario » (vue intérieure)

◾ En examinant les types de ruches étudiés ci-dessus on constate que, quel que soit le matériau qui les composent, certaines ruches horizontales sont amovibles et peuvent être retirées de leur site de fonctionnement soit pour les visiter soit pour en recueillir la récolte. D'autres sont fixes et doivent être exploitées dans le local où elles ont été placées.

Les ruchers

Felix Rivas nous propose un système de classification fondé sur les apparences des différents ruchers (Répartition territoriale des ruchers et ruches traditionnels en Aragon.).
En ce qui concerne la typologie des constructions qui existent en Aragon pour abriter tous ces différents types de ruches, et avec l'intention de distinguer entre les différences substantielles et celles qui sont plus occasionnelles ou secondaires, nous pouvons parler au total de quatre types de ruchers :
- un pour les jacientes
- un autre pour les armarios
- et les deux derniers pour les vasos… une terrasse protégée sur ses cotés par deux murs et dans sa partie supérieure une couverture (banqueras)
- un enclos fermé de grande ou de petite amplitude qui ne dispose d'aucune couverture pour protéger les ruches et a normalement un plan rectangulaire.

Ce choix est un excellent point de départ pour des développements plus précis. Pour cela il est indispensable de relier la conception des ruchers à celle des ruches. On constate alors qu'il existe de nombreuses variétés de ruchers. En partant toujours de l'apparence, on peut distinguer ceux qui sont établis en plein air et ceux qui ont fait l'objet de la construction d'un bâtiment

1 - ruches en plein air :
Il arrive fréquemment que le rucher soit constitué d'une terrasse, nommée banquera, aménagée pour recevoir une ou plusieurs rangées de ruches. Elle comporte souvent un dispositif de protection thermique constitué d'une toiture parfois permanente, plus souvent constituée de branchages. Cette solution est fréquente dans les Monegros.
Lorsque les ruchers sont importants le dispositif en terrasses ou banqueras est regroupé et protégé par un mur de clôture. Les ruches verticales sont ainsi placées à l'intérieur d'enclos de tailles variables et très généralement constituées d'une enceinte à flan de montagne. L'intérieur de cette enceinte est organisé de manière à loger un grand nombre de ruches et à en faciliter l'accès pour leur exploitation. Les terrasses intérieures peuvent ou non être abritées d'une toiture permanente.
Les murs de clôture de ces enclos sont élaborés en fonction de plusieurs critères : la proximité de carrières de pierre permet ou non d'édifier des murs ; la présence de prédateurs conditionne la hauteur de ces murs et la présence d'encorbellements ; la nature du relief permet ou non d'étendre les enclos sur de grands espaces ou de les retreindre au contraire dans de petits volumes enclavés dans les accidents de terrain.
Lorsque les ruches sont exploitées sur place soit en raison de l'éloignement des habitations soit à la suite d'usages locaux, un petit bâtiment est construit soit à l'intérieur de l'enclos soit dans sa proximité immédiate. Il contient généralement le matériel nécessaire au traitement des brèches et un foyer pour la fonte de la cire.

2 - ruches à l'intérieur d'un bâtiment construit :
Quand le rucher est un bâtiment spécifique, quel que soit le type de ruches, on peut distinguer les bâtiments à façade fermée et les bâtiments à façade ouverte. On peut également distinguer ceux dans lesquels la ruche est mobile ou au contraire fixe.

rucher à façade ouverte
Le rucher arnal qui occupe une vaste zone au nord de la province de Huesca se présente sous la forme d'une maisonnette à façade ouverte, à l'intérieur de laquelle sont placées horizontalement des ruches en planches ou en vannerie.
Ce genre d'abri peut être ouvert comme c'est le cas pour l'arnal rupestre du Haut-Aragon. Dans ce cas on peut considérer que l'arnal rupestre est la forme archaïque de l'arnal bâti.

rucher à façade fermée
Les ruchers qui contiennent des ruches de type horno ainsi que les armarios rentrent dans cette catégorie. Ils ont en commun d'avoir un mur de façade aménagé pour l'accès des abeilles par des séries d'orifice d'entrée, les trous d'envol (piqueras). Sous chaque trou une plate-forme faite d'un promontoire de maçonnerie ou plus simplement d'une brique plate, déborde légèrement de l'alignement du mur de façade.
Les ruchers de type horno sont des blocs de maçonnerie à l'intérieur desquels des rangées d'espaces vides on été aménagés au moment de la construction par l'insertion de moules ou gabarits de forme tronconique qui sont retirés après durcissement du mortier. Il y a, en général, 3 ou 4 rangées de ces évidements pour lesquels le cumul des inclinaisons des cônes donne à la rangée supérieure une pente assez importante. Les ruches hornos sont obturées à la partie intérieure comme à la partie extérieure par des disques de pierre ou de bois. Ceux de la partie extérieure sont conçus pour se placer dans l'alignement même de la façade et ne laisser apparaître que le trou d'accès des abeilles et la plate-forme d'envol. La fermeture intérieure qui doit servir de point de contrôle de l'apiculteur peut être amovible, équipée d'une fermeture avec un châssis en bois et même une lucarne vitrée pour une meilleure surveillance. On rencontre parfois des ruchers constitués d'un empilement de ruches faites de troncs d'arbre creux. Pour des raisons de consolidation de l'édifice ou de protection des abeille contre les prédateurs, les interstices entres les ruches ont été comblés par une garniture de galets et de mortiers. Un crépis général appliqué sur la façade leur donne l'apparence des ruches horno décrites ci-dessus. Elles n'en différent que par la nature de la paroi des ruches et pourraient en être le type original de période archaïque.

Le rucher de type armarios dérive peut-être d'une forme usitée dans le sud marocain qui utilise l'épaisseur des murets de terrasse ou des murs de clôture des jardins dans les oasis pour insérer des espaces rectangulaires, accessibles aux abeilles soit de l'intérieur soit de l'extérieur.
Ces deux types de ruchers bâtis sont conçus pour disposer à l'arrière des batteries de ruches d'un espace d'exploitation totalement abrité et très obscur. On remarquera que la construction des ruchers de type horno met en œuvre une maçonnerie massive qui résiste au temps alors que les cloisons qui séparent les compartiments des ruches des armarios sont de fines cloisons de ciment qui se détériorent facilement.

On trouve aussi dans cette catégorie des ruchers qui abritent derrière leur façade des batteries de ruches posées sur des étagères en bois ou des logettes en pierre. Les ruches ainsi traitées sont parfaitement amovibles. On trouve souvent ce type de rucher installé sous des abris naturels, dalle rocheuse en surplomb ou petit abri-sous-roche. C'est exactement le type de rucher que l'on rencontre dans l'île de Malte : à l'intérieur de l'abri qui est rendu obscur par l'élévation d'un mur élevé en bordure extérieure de la cavité, les ruches sont couchées devant des orifices de trou de vol et restent amovibles.
On notera que l'observation d'un rucher à façade fermée ne permet pas de déterminer s'il recèle des ruches horizontales ou verticales. La présence des piqueras ne fournit pas un indice suffisant.

Les cartes de répartition de Felix Rivas

Les critères précédents, fondés essentiellement sur l'apparence et ensuite sur la nature des matériaux utilisés ont permis à Felix Rivas de définir de grandes zones de répartition aussi bien des ruches que des ruchers et surtout de dresser deux cartes des zones de répartition des différents types définis.
Ces documents sont d'une extrême utilité dans l'étude de l'évolution des traditions et des éventuelles parentés. Ils font apparaître de larges zones d'usage apparemment homogènes mais aussi des recoupements qui laissent entrevoir une répartition complexe des usages.

La sélection de douze secteurs

Las Merindades Cameros Navarre-Rioja Cinco Villas Moncayo Calatayud Zuera Zuera Aragon Aragon Monegros Mequinenza

Carte du bassin de l'Ebre

L'étude approfondie des observations faites sur place ouvre la possibilité obtenir une analyse plus fine et de donner une image plus concrète de ces définitions. La complexité que nous avons constatée incline à chercher d'autres méthodes d'approche et en particulier de traiter le sujet en recherchant les combinaisons entre les variétés de ruches et celles des ruchers qui sont indissociables afin de prendre en compte les imbrications constatées entre ruches et ruchers. L'utilisation de bases de données nous a semblé le meilleur moyen de traiter la masse de renseignements recueillis sur le terrain tout en facilitant la bonne compréhension des multiples variantes de types. Par ailleurs ce type de publication permet à la fois la mise à jour permanente des informations et aussi la contribution possible des lecteurs.

L'étude que nous proposons ici utilise toutes les informations déjà recueillies pour décrire et classer les détails des particularités dans les domaines déjà relevés (apparence et matériaux) . Elle permet également d'étudier les éléments d'information liés aux conditions d'exploitation (protection des abeilles, récupération des essaims, pratiques de récolte) ainsi que les conditions externes, disponibilité des matériaux sur le terrain, poids des usages locaux en matière de construction, d'utilisation des produits de la ruche.
Les 12 secteurs qui ont été définis couvrent largement la totalité du bassin de l'Ebre et les zones avoisinantes apparentées par leurs techniques traditionnelles.
Ce sont de l'ouest à l'est en suivant l'axe de la vallée de l'Ebre ou de ses affluents :

1/ La Valdavia
2/ Las Merindades
3/ Los Montes Obarenes
4/ Sierra de Cameros
5/ Logroño (sud Navarre et nord Rioja)
6 / Cinco Villas (Uncadtillo)
7/ Moncayo
8/ Catalayud – Rio Jalón
9/ Las Muelas del Ebro medio
10/ Haut-Aragon (Sobrarbe et Ribagorza)
11/ Monegros
12/ Caspe

Chacun de ces secteurs est présenté avec une carte locale, et une fiche de synthèse donnant les caractéristiques principales des ruchers qui y sont énumérés. Il regroupe un certain nombre de sites apicoles et en propose une fiche descriptive, généralement accompagnée d'une photo.

Le collationnement de ces sites ainsi diffusés, un peu plus de 350 pour l'ensemble des 12 secteurs, permet de mettre en lumière les variantes d'exploitation, de construction et de situation des ruches et d'en déduire des hypothèses raisonnables de transmission et de glissement des usages dans la région en s'attachant à mettre en lumière les particularités liées aux :
- aux conditions géographiques locales
- aux événements historiques connus
- aux conditions d'exploitation

Liens vers le détail des secteurs
Les secteurs grisés sont en cours d'élaboration

Des résultats à recueillir

L'exploitation des résultats collectés sur les douze secteurs suggère les remarques suivantes susceptibles de distinguer les modifications occasionnelles des traditions et d'isoler les grandes tendances et leurs parentés.
Grossièrement on peut classer ces sites en deux catégories, ceux où les modèles de traditions apicoles sont homogènes et ceux où ils sont mixtes.

1 – sont à ranger dans la première catégorie, les Monegros ainsi que la zone des Cameros où les ruches sont toujours verticales et le vaste secteur du Haut –Aragon où les ruches sont toujours horizontales. Egalement dans cette catégorie les deux secteurs de Cinco Villas et de Mequinenza où se rencontrent les ruchers à façade fermée à l'intérieur desquels les ruches sont amovibles.

2 - Tous les autres secteurs sont concernés par des pratiques mixtes. Il s'agit de l'utilisation, dans des ruchers de conception variable, de ruches horizontales mais toujours complétées par l'utilisation de ruches verticales plus ou moins transhumantes. Dans la région des Muelas del Ebro Medio, les ruchers sont de grands blocs de maçonnerie avec des ruches de type Horno avec de grands enclos à murs élevés. Dans le Moncayo, le modèle dominant est le rucher de dimensions familiales avec les ruches horizontales de type horno. Dans les Merindades les ruches sont incorporées dans les murs des maisons et sont nécessairement en nombre limité et à l'usage exclusif de l'habitant. Dans la zone du rio Jalon comme dans celle des Montes Obarenes, la ruche caractéristique est l'armario dans des bâtiments relativement réduits. On notera que les vestiges des constructions liées à la pratique de ces ruchers ont une assez grande longévité alors que les ruches verticales qui en accompagnaient l'exploitation n'ont généralement pas laissé de traces et ne nous sont connues que par les témoignages des anciens apiculteurs.

Six types différents

Cette nomenclature permet en fait d'isoler 6 types différents que l'on peut étudier avec des modèles précis.
1 - Les grands enclos à ruches verticales ou les grandes banqueras des Monegros (secteur 11).
Ces sont de grandes exploitations pouvant souvent accueillir 250 ruches, avec une importante installation de traitement du miel et de la cire dans le village de Castejon. La proximité de Zaragoza et la forte demande en cire qui devait résulter des énormes besoins en cire des nombreux établissements religieux explique vraisemblablement le développement d'un marché important. Les ruches étaient toujours les vasos en vannerie, matériau justifié par la rareté du bois d'œuvre dans la région.
Les quelques ruchers des vallées des rios Iregua et Leza dans les Cameros (secteur 4) correspondent à la même description et devaient correspondre aux marchés en luminaire de Logroño et des nombreux monastères de la région.

2 - Le secteur du Haut- Aragon (n°10) est totalement dédié à la petite construction à façade ouverte avec 2 à 3 rangées de ruches horizontales en vannerie. Longuement décrit par de nombreux auteurs il semble toujours aussi étonnant en raison de son étendue et de son homogénéité. Tradition d'une zone géographiquement isolée et très semblable aux usages des pays de la Méditerranée orientale, il correspond mal aux exigences d'une apiculture de montagne et s'explique mal par les besoins de son utilisation par une population pastorale.
Malgré son unité de configuration en petites maisonnettes à toit de lauzes et ruches horizontales en vannerie on y constate quelques variantes qui tiennent surtout à des modernisations plus ou moins récentes, ou à des pratiques d'exploitation qui influent sur l'importance de l'espace intérieur et donc sur la longueur de la toiture. Mais la variante la plus remarquable est celle des ruchers rupestres utilisés par les bergers dans les zones de montagne les plus difficiles d'accès. On remarquera que la quasi totalité de ces ruchers sont de faible capacité, de 15 à 20 ruches au maximum, à l'exception notoire du grand rucher de Barbastro qui pouvait recevoir plus de 300 ruches horizontales.

3 - Dans les plaines et les Muelas de la vallée de l'Ebre (secteurs 5, 7 & 9), la ruche incluse dans la maçonnerie de la façade du bâtiment rucher, est connue depuis l'antiquité, décrite par le Gaditain Columelle et largement commentée au XVIe siècle par Jaime Gil de Magallon. Le rucher s'appelle colmenar ou arnal dans les villages mais les ruches sont souvent dénommées hornos. Ces ruches, généralement incluses dans un mortier à la chaux, peuvent se rencontrer, dans certaines formes archaïques, constituées de troncs d'arbre creusés enfouis dans une maçonnerie rudimentaire. Dans le même genre, les ruchers de la Valdavia (secteur 1) sont constituées de troncs creusés accumulés et incorporés dans un mortier d'argile très coloré qui leur donne un aspect particulier.

4 - Les deux secteurs de Cinco Villas (6) et de Caspe-Mequinenza (12), très éloignés l'un de l'autre se distinguent par une catégorie de ruchers à façade fermée très spéciale. La façade percée de piqueras comme celle des ruchers de type horno, cache une installation de logements constitués soit de barres de bois, soit de supports de pierre, qui permettent de placer dans des alvéoles correspondant aux piqueras des ruches horizontales qui étaient primitivement en vannerie. Ce dispositif qui est de règle dans les ruchers traditionnels de l'île de Malte présente de nombreux avantages, bon isolement thermique, entière disponibilité de la ruche qui peut être sortie de son logement pour la récolte ou l'introduction d'essaims nouveaux, meilleure défense contre les animaux prédateurs. Son usage semble très ancien et la plupart des ruchers sont partiellement protégés par des abris naturels rocheux.

5 - Les ruchers de type armarios (secteurs 3 & 8) embrassent géographiquement une vaste zone de propagation. On peut les assimiler à des ruches de type horizontal bien que la forme des alvéoles ne soit jamais tubulaire mais parallélépipédique, avec une façade fermée percée d'ouvertures de vol tout à fait semblables à celles des ruchers de type horno. Leur exploitation est très facilitée par l'ouverture intérieur de la totalité du panneau arrière. Ces ruches fonctionnent exactement sur le modèle des ruches du sud marocain que l'on trouve soit sans les murets des terrasses d'habitation dans le Tafilalet, soit dans l'épaisseur des murs de clôture des jardins des oasis de cette région.

6 - La zone des Mérindades (secteur 2) mérite une mention particulière dans la mesure où il s'agit de ruches horizontales en troncs d'arbre creusés incorporés dans les murs des constructions au cœur même des villages et de manière à ce que la face antérieure de la ruche affleure la paroi extérieure des murs avec sa plateforme d'envol adhérente au disque de fermeture, tandis que sa partie postérieure déborde largement à l'intérieur du local ; autorisant la récolte et l'entretien à l'intérieur même de la maison. Il semblerait que cette tradition soit née de la proximité des traditions de ruches horizontales de la vallée de l'Ebre avec le contact des traditions de ruches verticales en troncs d'arbre, toujours en usage dans la bordure Cantabrique.

Influences des conditions d'exploitation
Concernant les conditions d'exploitation ou de mise en œuvre des ruchers on remarque la poursuite de certaines préoccupations :

S'adapter aux conditions géographiques locales
On notera par exemple la facilité de disposer de pierres de taille qui a incité les apiculteurs des Monegros a construire de grands murs d'enclos et des bâtiments de prestige comme l'arnal de Pujol. La généralisation de l'usage du roseau dans les massifs montagneux qui a certainement permis la pratique systématique de la vannerie pour confectionner des ruches. La quantité de grottes ouvertes ou d'abris sous-roches qui justifie l'existence de ruchers rupestres dans certaines zones (rôle des bergers).

Protéger les colonies d'abeilles des prédateurs
Par le moyen d'enclos plus ou moins élevés qui évitent les dégâts causés par les animaux errants.
Par le moyen de calfeutrage des bâtiments soit en réalisant des façades closes soit en bourrant de cailloux ou de mortier les interstices entres les ruches, phénomène que l'on observe dans la Rioja par exemple.
Faciliter la tache des butineuses en construisant des murs sur les parois ensoleillées. Ces panneaux induisent des courants ascendants, véritables ascenseurs qui permettent aux abeilles de prendre de la hauteur avant d'aller se porter sur les lieux de récolte. Cette pratique est quasi générale dans les Monegros où le mur côté sud des enclos est systématiquement plus haut que les autres et souvent incurvé pour former un véritable écran. Le cas le plus caractéristique est celui du rucher de Zarzuela dans le Moncayo où un muret a été édifié en prolongement de la falaise naturelle pour mieux former le panneau réflecteur nécessaire à l'envol.

Aider à la récupération des essaims , souci constant des apiculteurs particulièrement dans le cas des ruchers où les ruches sont inamovibles, parce qu'incorporées au bâtiment.
Les pratiques les plus courantes sont la mise en place de ruches piège ou satellites qui sont enduites d'onguents à la fabrication plus ou moins secrète et attirent en principe les essaims envolés au printemps. On trouve aussi, d'une manière systématique la présence de petits enclos construits dans le prolongement des murs du rucher, comme ceux de Bulbuente . Ces enclos plantés de petits arbustes (qui deviennent grands) ont pour rôle de tenter de maintenir les essaims dans un périmètre clos où ils seront faciles à récupérer.

S'adapter aux conditions de la récolte
Deux cas se présentent, celui d'une proximité des ruchers avec les habitations des apiculteurs, celui de ruchers éloignés des agglomérations. Dans le premier cas, plutôt rare, les ruches (si elles sont amovibles) peuvent être amenées dans une pièce spéciale de l'habitation, une miellerie où l'opération se conduit sans dangers particuliers. Dans le cas contraire l'apiculteur peut, soit disposer d'une cabane spéciale généralement incluse dans l'enclos ou attenante, soit pratiquer la récolte, au moins partiellement à l'intérieur même du rucher. Ces exigences d'exploitation expliquent, par exemple, la présence systématique de cabane dans tous les enclos des Monegros.
Le besoin d'effectuer la récolte à l'intérieur du rucher entraîne obligatoirement le besoin d'obtenir l'obscurité à l'intérieur du compartiment situé à l'arrière des ruches. Toute possibilité de laisser les abeilles assister à la récolte peut entraîner des incidents de pillage du miel ou d'agression des apiculteurs. Pour cela, soit la façade est complètement fermée et l'unique ouverture du local peut être obturée , soit la toiture est assez basse pour ne laisser passer que peu de lumière. On notera que dans le cas où la ruche est amovible et récoltée en dehors du rucher mais à proximité immédiate, cette opération ne peut se pratiquer qu'à l'aube et dans des conditions météorologiques favorables (cas de Guel).
Sachant que la pratique ancienne de la récolte comportait très généralement un réchauffage des brèches au bain-marie, la présence d'une source de chaleur était nécessaire ce qui explique largement la présence d'une cheminée dans la plupart des cabanes d'apiculteur des Monegros ou de la Rioja.
Ces dernières considérations justifient les nombreuses variantes d'organisation, selon la méthode adoptée localement et la proximité des emplacements par rapport aux habitations. Les conséquences s'étendent aux modalités de construction, présence ou non d'un local de traitement total ou partiel.

Conclusion

Cette approche parcellaire venant à la suite de l'étude globale de Felix Rivas, qui était exclusivement dédiée à la province d'Aragon, confirme évidemment les grandes tendances relevées et en particulier la répartition de l'espace entre deux grandes zone d'usage, celle de la ruche horizontale arna dans la partie nord et celle de la ruche verticale vaso dans la partie sud.
Au nord, au delà des frontières naturelles des Pyrénées et de la Cordillère Cantabtrique, comme à l'ouest au delà de la Cordillière de Leon, la différence est tranchée entre les traditions que l'on peut qualifier de méditerranéennes et celles de l'usage des ruches en troncs d'arbre creusés.
Dans les deux cas il s'agit de ruches en vannerie mais relevant de techniques de confection sensiblement différentes et leur localisation ne permet pas de proposer des hypothèses crédibles sur l'origine de leur implantation locale.
Par ailleurs, la multiplicité des superpositions observées entraîne à revoir avec attention la pertinence d'une classification en fonction de la distinction entre ruches horizontales ou verticales dans la mesure ou l'usage exclusif de l'un ou de l'autre type se présente rarement et ne peut pas de ce fait être retenu comme un critère absolu.


Bibliographie